La Clé de verre de Stuart Heisler : dernier regard

Dans cette bonne adaptation de La Clé de verre, le roman le plus intéressant de Dashiell Hammett (1931 pour le roman, 1942 pour le film), Stuart Heisler fait preuve d’une belle efficacité narrative et peut compter sur un trio d’acteurs correspondant assez bien aux personnages du roman. Alain Ladd possède la raideur et la minceur de Ned Beaumont ; Veronika Lake, le côté garce de Janet Henry ; Brian Donlevy, le caractère sympathique et entier de Paul Madvig. Deux choses font cependant défaut par rapport au roman, le côté hardboiled qui n’est rendu que par intermittence et l’ambiguïté caractérisant l’amitié de Ned et Paul.

Commençons par ce côté hardboiled qui est la marque des romans de Hammett. Dans le livre, Paul est un bandit dirigeant en sous-main une ville corrompue où justice et police agissent selon ses ses désirs. S’il soutient la réélection du sénateur Henry, ce n’est pas parce qu’il est devenu homme politique, mais parce qu’il est tombé amoureux de sa fille Janet. Le roman commence d’ailleurs par une rencontre entre Madvig et Nick Varna, un mafieu dirigeant des cercles de jeux que Madvig entend fermer pour complaire à Henry. Jeu dangereux car ce faisant, Madvig déclenche une guerre des gangs qui pourrait mettre la ville à feu et à sang. Ned Beaumont, bras droit de Madvig, ne supporte pas de voir son patron et ami remettre en cause l’accord qu’il avait trouvé avec Varna pour l’amour d’une femme. Cette ouverture placée sous les auspices du roman noir a été reprise telle quelle par les frères Coen dans Miller’s Crossing, une libre variation autour des trois personnages principaux de La Clé de Verre.

Le film de Heisler commence au contraire par une scène où Madvig, devenu homme politique, est en campagne, ce qui lance le récit sur d’autres rails. Madvig reste un homme entier et téméraire, agissant aux limites de la légalité, mais il est déjà passé du bon côté de la barrière de la loi qu’il n’a pas encore franchie dans le livre. Certes, a été conservée la célèbre scène de passage à tabac où le gorille de Varna (William Bendix) prend plaisir à rosser Ned, scène quasi sado-masochiste où Ned se révèle être un inoxydable dur à cuir (« hardboiled » ne veut pas dire autre chose) ; Kurosawa s’en inspira probablement pour Yoyimbo. Mais le Ned du film demeure plus policé, moins abrupte, que celui du livre, de même que la ville où se déroule l’intrigue.

Poursuivons avec l’étrange amitié entre Ned et Madvig qui est à la fois le coeur et le secret du roman. Hammett ne nous révèle jamais les véritables raisons pour lesquelles Ned ne supporte pas de voir Madvig se laisser mener en bateau par Janet Henry, une femme qui ne l’aime pas et qui le séduit afin d’aider son père sénateur. En revanche, il montre que Ned endure les pires tabassages, prend les plus grands risques, sans espoir d’être payé en retour, pour sauver la vie et la carrière de son ami Paul, injustement accusé du meurtre du fils du sénateur Henry, tout en faisant mine de le quitter pour se mettre au service de Varna. Pourquoi cela ? Parce que Paul est un homme droit et m’a autrefois sauvé la vie, affirme le Ned du film, dont l’intégrité et la fidélité en amitié ne font pas de doute, puisqu’il doit également résister à l’attirance qu’exerce sur lui Janet Henry, qui possède le visage de poupée de porcelaine de Veronika Lake. Un homme intègre que ce Ned donc, et Stuart Heisler filme ses aventures avec un découpage rapide, quelques travellings d’une vivacité bienvenue, qui mettent en valeur les personnages, faisant de cette adaptation une très bonne série B, rythmée comme il faut, avec un scénario plein de rebondissement où le héros finit avec la jolie blonde.

Seulement, le Ned du livre n’est pas un homme intègre, mais un homme abrupte, cassant, étrange, qui cache un secret et qui n’est même pas amoureux de Janet. Ce secret quel est-il ? Pourquoi Ned est-il autant attaché à Paul, le lien existant entre eux deux étant plus fort que n’importe quel autre lien dans le livre, tellement fort que si Ned part à la fin c’est parce qu’il semble ne pas avoir supporté que Paul lui préfère Janet et veuille s’émanciper de lui et de leur milieu commun, la pègre ? Peut-être réside-t-il dans ce dernier regard de Ned qui clôt le livre et qu’Heisler n’a pas conservé (au contraire des frères Coen dans Miller’s Crossing qui finissent sur le regard de Gabriel Byrne) : au lieu de regarder Janet à ses côtés, Ned regarde Paul partir, comme à regret (« Il avait les yeux rivés sur la porte ») ; comme si, consciemment ou inconsciemment, seul Paul lui importait, comme si c’était à lui qu’il désirait d’abord plaire. Alan Ladd et Veronika Lake, qui étaient tous deux de petite taille, refirent équipe dans un autre célèbre film noir, Le Dahlia Bleu de George Marshall sur un scénario de Chandler.

Strum

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2 commentaires pour La Clé de verre de Stuart Heisler : dernier regard

  1. princecranoir dit :

    Je ne connais ce célèbre titre de Hammett que de nom et de réputation. Je n’ai pas davantage exploré cette adaptation dont tu n’es pas le seul à dire grand bien. Tous les ingrédients semblent d’ailleurs réunis pour satisfaire mon appétit de hardboiled. Nul doute que je saurai saisir cette « clé de verre » quand son heure viendra.

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