Les Vikings de Richard Fleischer : « Odin ! »

les vikings

Les Vikings (1958) est un grand film d’aventures où Richard Fleischer organise la rencontre des fresques hollywoodiennes des années 1950 et de l’âpreté du cinéma à venir des années 1960. Les images de la cour du roi Aella, les scènes avec la sorcière Kitala, sont éclairées par Jack Cardiff avec des couleurs vives mélangeant l’obscur et le baroque. La lumière donne le ton des films d’aventure et Cardiff, qui fut le chef-opérateur des chefs-d’oeuvre de Powell & Pressburger, est un maître en ce domaine. Ses couleurs confèrent au film un aspect légèrement théâtral et font le lien, d’un point de vue esthétique, avec les superproductions de l’époque – Les Dix Commandements ou Ben-Hur. Les prophéties de Kitala, les séquences où Odin signale sa présence à travers le vent et la lumière de la lune, inscrivent le film dans une espèce de syncrétisme religieux. Et dans le même temps, la violence de l’oeuvre, sa sauvagerie presque, les deux personnages masculins principaux subissant diverses mutilations tandis que les loups d’une fosse dévorent deux rois, annoncent une nouvelle ère du cinéma, plus directe dans sa représentation de la violence. Certes, le film est dépourvu de ces plans sanglants qui deviendront la règle et utilise le hors champ, mais il n’en continue pas moins de produire un certain effet ; on peut imaginer ce qu’il en fut en 1958 où certains plans durent être coupés de la version d’exploitation. Par sa carrière aussi longue que versatile, Fleischer relie lui-même le Hollywood classique et le nouvel Hollywood et l’on ne s’étonnera pas de le retrouver à la tête de ce film au vitalisme défiant le temps.

Le scénario, qui oppose en l’an 900 Vikings de la scandinavie et habitants d’une Northumbrie qui précède la création du royaume d’Angleterre, imbrique lui aussi de manière inextricable un certain nombre de pôles habituellement opposés dans la dramaturgie du film d’aventures hollywoodien classique. D’abord, contrairement aux récits classiques du moyen-âge, les chrétiens ne valent pas mieux ici que les païens et la sympathie de Fleischer va même à ces derniers dont il fait ses protagonistes principaux ; ni les uns, ni les autres, n’ont le monopole de la violence, mais les Vikings, dont les jeux dangereux se font au grand jour, sont dépourvus de ce goût de l’apparat et des apparences caractérisant le roi Aella, qui dissimule sa fosse aux loups derrière son trône. Si l’on peine à distinguer les bons des méchants, c’est parce qu’il n’y en a pas véritablement. Certes, le bon droit semble être du côté d’Eric (Tony Curtis), esclave capturé bébé qui est en réalité le fils illégitime du chef Viking Ragnar (Ernst Borgnine), né du viol de la reine Enid. Mais il est lui même responsable de l’oeil crevé de son demi-frère Einar (Kirk Douglas), lequel fera montre à son égard d’une clémence ou d’une hésitation dont on le croyait incapable. Les deux hommes se disputent les faveurs de la princesse du Pays de Galle, Janet Leigh et son mélange d’innocence et de sensualité, enjeu déjà de Scaramouche, autre grand film d’aventure aux combats fraternels mais plus soucieux des convenances. De même, Northumbrie et pays Viking semblent beaucoup plus proches ici qu’ils ne le sont dans la réalité, ne paraissant séparés que par un large banc de brouillard, ce qui accentue encore cette idée d’une commune appartenance des deux peuples au bruit et à la fureur. La présence d’un Seigneur félon qui trahit Aella pour aider les Vikings à envahir le nord de la future Angleterre parachève la description d’une humanité peu amène, esclave de ses pulsions et aux intérêts exclusivement individuels, portrait que l’on retrouve souvent dans les films de Fleischer.

L’intrigue est improbable, qui voit des demi-frères ne connaissant pas leurs véritables liens se retrouver et s’affronter à la faveur d’incroyables coïncidences, mais c’est précisément le propre des films d’aventure réussis que de nous faire croire à l’invraisemblable. La splendide séquence de la première arrivée du drakkar de Ragnar dans le fjord de la tribu conserve tout son pouvoir d’évocation, amplifié par les couleurs vives de Jack Cardiff (usant de l’éphémère procédé Technirama, procédé de Technicolor concurrent du Cinémascope) et par le beau thème musical de Mario Nascimbene où trois cors se répondent. Les extérieurs contribuent au souffle épique du film, que ce soient les scènes du fjord (tournées en Croatie et en Norvège) et l’assaut final du château (tourné au fort La Latte en Côtes-d’Armor). Kirk Douglas dut faire face à une production difficile – cet immense acteur fut aussi grand producteur. Il compose un fascinant Einar. On se plait à le détester tout en le plaignant, anti-héros défiguré à l’oeil blanc, augure de son tragique destin. Quiconque découvre ce film enfant ne peut oublier ni les gros plans sur son visage tordu par un rictus de haine, ni cette scène où il grimpe, au péril de sa vie, sur un pont-levis en s’aidant de haches plantées dans le bois. « Odin ! » hurlent ces Vikings en partance pour le Valhalla au moment de mourir l’épée à la main – et cet adieu au monde est en même temps un cri de ralliement vitaliste déchirant les brumes et les convenances.

Strum

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17 commentaires pour Les Vikings de Richard Fleischer : « Odin ! »

  1. princecranoir dit :

    J’adore ce film depuis ma tendre enfance. Ton texte fait rejaillir tant d’images. Fleischer était vraiment un touche à tout de grand talent (comme l’était Wise à la même époque). Il plane chez ces Vikings comme un parfum d’Heroic Fantasy, dont j’imagine se souviendront les producteurs qui lui confieront bien plus tard la réalisation (désastreuse hélas) du second Conan.

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    • Strum dit :

      En effet, le second Conan est un désastre qu’il faut oublier, mais alors ces Vikings, qu’est-ce qu’ils m’avaient impressionné enfant. J’ai revu le film pour en faire la chronique et je n’ai pas été déçu. L’autre grand souvenir d’enfance que j’ai d’un film de Fleischer, c’est Soleil vert.

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  2. Ronnie dit :

    Les férus d’histoires se tapent sur le ventre, qu’importe ….
    Le souffle épique est là et le divertissement tient, à l’image de son casting toutes ses promesses.
    Ragnaaaaaar je t’adore 🙂

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    • Strum dit :

      Oui, on pourrait dire, comme Ragnar à l’endroit d’Einar, « what a son! » de ce film qui viole allègrement l’Histoire.

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      • kawaikenji dit :

        Le château fort qui ne pouvait exister en l’an 900 mis à part, le film, comme le note l’historienne Geneviève Bührer-Thierry, viole beaucoup moins l’histoire que la plupart des reconstitutions historiques de l’époque.

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        • Strum dit :

          Tout est relatif certes, mais il y a bien d’autres choses dans le film qui n’étaient pas présentes ou n’ont pas eu lieu en l’an 900 ; mais pour moi, cela a peu d’importance par rapport à l’impression d’ensemble très forte produite par cet excellent film. Aucune reconstitution historique n’est par définition parfaite.

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  3. Pascale dit :

    J’adore ton : les chrétiens ne valent pas mieux que les païens.
    On pourrait mettre ça au fronton des mairies 🙂

    J’entends et je vois encore encore Kirk à genoux implorer Ooooodiiiin !
    On leur en faisait faire des choses aux acteurs outre de porter la jupette sur des cuisses huilées.
    Et Tony Curtis en Eric 🙂 c’est quand même lui le gentil de l’histoire non ?
    Un bien beau souvenir d’enfance. Et je me souviens parfaitement que c’était compliqué pour moi de savoir si Kirk était un méchant ou un gentil. Je me disais que ce n’était pas « normal » de le préférer à Eric.

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    • Strum dit :

      Tony Curtis est « censé » être le gentil, mais outre qu’il n’est pas tout blanc dans l’histoire, il est tellement moins charismatique que Kirk Douglas… qui paie de sa personne dans le film en faisant de sacrés cascades (il n’est pas toujours doublé). Sinon, chrétiens, païens, etc. même combat ! 🙂

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  4. Pascale dit :

    Erreur de ma part : pas de jupette masculine dans ce film.
    Ce sont les bras qui sont huilés.

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  5. Pascale dit :

    Kirk Douglas est un acteur d’une modernité incroyable. Je ne sais pas si ça veut dire grand chose mais il pourrait débarquer aujourd’hui ef être d’actualité… Dans les grands acteurs exceptionnels de cette époque je le trouve hors normes. Et d’un charisme en effet… affolant (même sans jupette).

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  6. ideyvonne dit :

    Puisque le film n’est pas tout à fait historique (et ce n’est absolument pas grave pour moi tant il reste magique) voici deux anecdotes qui sont bien réelles :
    – Pour leurs personnages de Vikings, Kirk Douglas et Tony Curtis devaient se faire pousser la barbe. Suite à un pari entre-eux, ils avaient convenu que celui qui le perdait porterait la barbe dans le film. On devine qui a perdu 🙂
    – Au moment de la scène où Ernest Borgnine doit se faire dévorer par les chiens-loups (dans la fosse), ces derniers n’avaient aucune envie de tourner et n’étaient pas du tout agressifs . Fleischer était prêt à abandonner cette scène mais, lorsque Curtis arriva sur le plateau, les chiens se mirent à grogner et à vouloir lui sauter dessus. Du coup, Curtis fut placé derrière le cameraman et les chiens-loups firent leur boulot.

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  7. Denis Fargeat dit :

    Merci pour votre beau texte! Je me permets de pointer une petite erreur: le Technirama était un procédé d’anamorphose concurrent du CinemaScope (de la Fox) , et développé par Technicolor. (Défilement horizontal de la pellicule, comme en VistaVision + anamorphose, donnaient un plus beau piqué à l’image. Avec Cardiff aux commandes, c’est superbe.)
    Merci pour vos belles études.

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