
Lubitsch, le plus élégant et le plus subtil des cinéastes : Ange (1937) en apporte une nouvelle preuve. Mariée à un diplomate anglais qui lui préfère les joutes politiciennes de la Société des Nations, Maria s’ennuie. Elle donne pourtant avec son mari Frederick une image si parfaite d’un mariage réussi, que c’est en les citant comme exemple que leur maitre d’hôtel a pu convaincre sa fiancée de la grandeur de l’institution du mariage. Mais Lubitsch a des doutes sur le sujet. A telle enseigne que dans Le Ciel peut attendre, il s’escrimait à convaincre un assesseur des enfers qu’un mariage réussit nécessitait une certaine dose de tromperies et de disputes pour en raviver la flamme, même quand on est marié à Gene Tierney. Ici, Herbert Marshall est marié à Marlene Dietrich, ce qui n’est pas mal non plus. Mais, de tromperies il n’en est pas question dans leur union, et lorsqu’ils font mine de trouver des sujets de dissension pour égayer leur petit-déjeuner, leur conversation vaguement spirituelle se termine par un plan où tous deux ouvrent en grand leur journal pour le lire, si bien qu’on a l’impression que le petit-déjeuner se poursuit entre les deux quotidiens mutiques. Au sein d’une institution, que ce soit le mariage ou la Société des Nations, les choses ne peuvent être dites réellement, il faut procéder par litotes, par allusions, et chacun finit par porter un masque.
Ange raconte toutefois un épisode de crise dans ce mariage trop parfait, à la faveur d’une échappée de Maria à Paris où elle retrouve une ancienne amie, la Grande-Duchesse Anna Dimitrievna, sans doute une de ces nobles russes ayant dû fuir autrefois, avec d’autres Russes blancs, la Révolution russe et son lot de massacres – une génération avant, les parents juifs de Lubitsch fuyaient les pogroms. La Grande-Duchesse est une entremetteuse qui promet aux visiteurs de son établissement les frissons d’un soir passé en agréable compagnie, et l’on comprend que Maria fut avant son mariage une femme vénale vivant de ses charmes. Or, alors qu’elle était venue prendre conseil, elle fait la rencontre chez la Grande-Duchesse d’un homme venu s’amuser, Anthony Halton (Melvyn Douglas). Et en une seule soirée, les deux tombent amoureux l’un de l’autre sans avoir consommé leur union – et sans même connaitre leur nom respectif. « Ange » est le surnom que donne Anthony à Maria, et ce nom éthéré dit bien le caractère pour l’instant platonique, sublimé, de leur amour. Mais un « ange », c’est justement ce que Maria ne veut plus être pour son mari qui la néglige.
Voyez l’ironie de l’affaire : on a bien affaire au trio du vaudeville, le mari, la femme et l’amant, sauf que contrairement à ce qui advient généralement chez Lubitsch, ce prince de l’ambigü et des sous-entendus sexuels, ce chantre des passades hors mariage, tout reste ici sur un plan platonique. En somme, Lubitsch, jamais à court d’esprit, parvient à partir d’une histoire en apparence très simple, à critiquer l’institution du mariage sans même devoir lui opposer une véritable histoire d’adultère ! Qui est capable de cela sinon Lubitsch ? Cela donne une idée du caractère assez particulier de ce film dans sa filmographie, qu’entoure une série de comédies particulièrement drôles. Il y a ici un ton plus grave que de coutume dans ses films américains que reflètent admirablement les airs inquiets du visage de tragédienne de Marlene. Et la plupart des répliques drôles sont réservées au personnel de Frederick et Maria qui commentent l’action en coulisse, sans rien comprendre du reste à ce qui se trame. Pour le spectateur, les choses sont un peu différentes car il pense avoir en main les cartes du vaudeville – de fait, quand un valet (l’inénarrable Edward Everett Horton) évoque les ennuis que cause la France à la Société des Nations, on pense à l’escapade française de Maria – mais il n’est parfois pas beaucoup plus avancé ; ou du moins obligé d’imaginer ce qui se passe, car dans maintes scènes, Lubitsch a recours à l’ellipse sans filmer le visage de ses personnages, en omettant volontairement certains plans qui nous auraient permis d’apercevoir les accentuations de leurs visages. Une idée géniale parmi d’autres : le gros plan du téléphone qui fait comprendre que Frederick au bout du fil entend la musique jouée au piano par Anthony, cette musique qui révèle que Maria est la mystérieuse Ange. Comme de coutume, Lubitsch, généreux de son génie, donne l’impression à son spectateur d’être plus intelligent.
Maria va devoir choisir entre, son mariage et son confort institutionnel et matériel, et une union plus libre mais sans doute plus aventureuse avec Anthony. Quoique Frederick et Anthony voient tous deux en elle un ange, après avoir partagé les faveurs de la même prostituée pendant la première guerre mondiale. Extraordinaire coïncidence : dans un autre milieu, un autre temps, l’histoire se répète, comme se répètent les histoires de mariage. Mais cette fois, c’est la femme qui choisit. Ce choix de Maria est l’histoire de ce film qui ne dit pas, d’ailleurs, si l’issue en sera pour elle heureuse. A voir les images de cette fin abrupte voire étrange, où les personnages sortent du cadre de dos, sans se retourner, sans un mot, sans que le spectateur ait accès au masque de leur visage, ce ne sera pas nécessairement le cas. Là encore, pour que l’institution du mariage survive, il fallait recourir à la litote, recouvrir du manteau des non-dits le péril des situations – mais pas avant certes que Frederick ouvre enfin les yeux. Marlene est ici sublime.
Strum








