Coeurs d’Alain Resnais : coeurs cachés

Coeurs : Photo Alain Resnais, Pierre Arditi, Sabine Azéma

On peut entrer dans la filmographie d’Alain Resnais de plusieurs manières. Esprit curieux et éclectique, franc-tireur de la Nouvelle Vague, il a participé aux aventures intellectuelles du XXe siècle français, mélangeant dans ses films les arts et les sciences, multipliant les expérimentations formelles, abordant les thèmes de l’art, de l’histoire et de la mémoire avec une audace et une ouverture d’esprit formidables. Nuit et Brouillard, L’Année dernière à Marienbad, Muriel ou le temps d’un retour, Providence, ou encore La Guerre est Finie témoignent de cette première partie de carrière placée sous l’égide du nouveau roman. Mon oncle d’Amérique et Ma Vie est un roman, en 1980 puis 1983, sont le début d’une inflexion : il fait la connaissance de Pierre Arditi dans le premier, de Sabine Azéma dans le second (qui deviendra sa compagne), et se trouve entraîné dans un autre type d’aventure humaine : celle d’une troupe de comédiens, que l’on retrouve de film en film, sur le modèle de la troupe théâtrale. Approfondissant cette idée, il se tourne alors vers le théâtre qui devient le lieu d’inspiration privilégié de ses films.

Coeurs (2006) est un film tardif de cette deuxième partie de carrière, l’un des plus doux et accessibles de l’oeuvre de Resnais. C’est une adaptation de Petites Peurs Partagées du dramaturge anglais Alan Ayckbourne et un récit choral mettant en scène des personnages solitaires. On trouve, à la fin de Coeurs, une scène superbe où la neige tombe soudain sur Pierre Arditi et Sabine Azema qui se parlent en se tenant par la main. Ils sont assis à une table, à l’intérieur d’une pièce, si bien que l’arrivée de la neige nous prend au dépourvu. A l’instar de Mélo du même Resnais, ou d’une scène du Kwaïdan de Kobayashi, la lumière diminue au fur et à mesure que la discussion se déroule, si bien qu’en plan large, on ne distingue plus que la forme de silhouettes glacées et inaccessibles.

La signification de cette scène, tout comme celle des voiles de neige qui séparent les diverses séquences du film, semble être celle-ci : il neige sur ces coeurs meurtris, qui entrent dans l’hiver de leur vie. Pour affronter cet hiver, ils n’ont pas rempli les greniers de leur esprit de réserves de tendresse. Ils sont seuls. A cette aune, l’affiche joyeuse de Coeurs (à vocation promotionnelle, comme toute affiche) ne rend absolument pas compte du ton du film.

Pourtant, ce n’est pas là que réside le mystère du film, qui n’est pas un récit sur des coeurs en hiver, mais sur des coeurs cachés. Tout est dichotomie dans Coeurs ; les personnages cachent aux autres ce qu’ils sont réellement et leurs mentent. Ce sont de petits mensonges souvent, mais qui ont pour effet de ne jamais permettre à leur intériorité de s’exprimer, intériorité dont le dévoilement est peut-être l’objectif premier du cinéma de Resnais malgré les apparences. Mais ici, les personnages ne parviennent pas à être eux-mêmes. Ils sont toujours dans le paraître. Arditi ment sans nulle doute sur sa vie amoureuse (l’ami que l’on voit sur la photo chez lui, est-ce simplement un « ami » ou plus probablement son compagnon ?), Azema ment sur sa vrai nature qu’elle se refuse à admettre, Morante ment sur sa future maternité, Carré ment sur ses rencontres, Dussolier sur ses parties de petits chevaux, Wilson sur son passé et sa rupture. On pourrait continuer la liste. Ils mentent car ils ne s’acceptent pas, comme le dit le personnage d’Arditi.

Puisque les personnages se mentent entre eux, ils n’apprennent pas à se (re)connaître. Parce qu’ils ne se (re)connaissent pas, et sont dans le paraître et non dans l’être, ils finiront seuls. C’est un film sur la peur de l’autre, la peur du ridicule et sur ce qui en résulte : la solitude. Resnais rend explicite les aphorismes de Malraux dans La Condition Humaine (« L’homme est la somme de ses actes », le plus connu, et surtout « On ne connaît pas les êtres », le plus profond) et tisse pour nous un lien les unissant : c’est parce que l’on ne connaît pas les êtres que l’on croit faussement que l’homme est la somme de ses actes. Cette neige qui recouvre ce film et ces personnages, c’est donc la métaphore d’un voile, derrière lequel se cache le coeur de chacun, qui ne voit pas le coeur des autres. Ce constat douloureux contamine jusqu’à la mise en scène, qui cerne les personnages de flou, avec une profondeur de champ inexistante, et parfois les regarde de haut.

Mais ces observations sur la nature humaine que donne à voir Resnais, si pessimistes soient-elles, portent en elles l’ironie de la lucidité. Si bien que Coeur, film triste et aux personnages solitaires, est aussi un film facétieux et drôle (on rit de bon coeur aux mésaventures de Dussolier et de sa cassette), qui nous somme de vivre avec le sourire, sans avoir peur du ridicule. Toujours cette dichotomie à l’oeuvre, entre le paraître et l’être, un peu comme dans On connaît la chanson.

Strum

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6 commentaires pour Coeurs d’Alain Resnais : coeurs cachés

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  3. lorenztradfin dit :

    doux et accessible , mais j’avais bizarrement du mal avec ce film (à l’époque)

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    • Strum dit :

      Ah, je ne l’ai pas revu depuis sa sortie mais j’avais beaucoup aimé la finesse du film, qui finit par devenir émouvant sans crier gare. Et le petit jeu qui s’installe entre Dussolier et Azema m’avait bien amusé je dois dire.

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  4. Florence Régis-Oussadi dit :

    Ce n’est pas mon Resnais préféré, sans doute parce que contrairement à d’autres de ses films l’être ne l’emporte pas sur le paraître (cette fameuse dichotomie qui traverse tous ses personnages) et que toute communication est impossible (rien à voir avec la fin cathartique de « On connaît la chanson »). Bien vu de votre part le fait d’avoir divisé sa carrière en deux parties: les films historiques/mémoriels et les films théâtraux épris d’absolu. Avec pour les relier toujours un côté expérimental qui fait que chaque film est surprenant par rapport aux autres.

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    • Strum dit :

      Merci. Et pourtant le film a été écrit au départ comme un prolongement d’On connaît la chanson, avant que Resnais, par sa mise en scène, en fasse autre chose, la deuxième partie ou l’envers d’un diptyque. J’aime beaucoup ce film, du moins je l’ai beaucoup aimé à sa sortie, ne l’ayant pas revue depuis.

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