
Un réalisateur qui ne parvient plus à terminer son film, un homme qui hait et aime en même temps son frère espion qu’il ne voit plus, une femme longtemps disparue qui revient, une relation filiale avec un vieux cinéaste juif dont l’oeuvre tourne autour du thème de l’absence ; autant de fils narratifs qui pourraient chacun composer un film distinct mais qui convergent vers un seul personnage : Ismaël, qu’incarne Mathieu Amalric, l’alter ego du cinéaste. Les Fantômes d’Ismaël (2017) est plus que jamais un film sur Arnaud Desplechin lui-même, sur ses obsessions (le double, l’attraction irrésistible des premiers rêves et impressions d’enfant sur une vie d’homme), ses admirations (chez les cinéastes : Truffaut, Bergman, Hitchcock, etc.), sa façon de faire coexister par le montage plusieurs élans, plusieurs idées, plusieurs influences formelles. Ce foisonnement narratif qui entremêle les histoires prend le contrepied de son film précédent, Trois Souvenirs de ma jeunesse dont les trois récit se suivaient.
Les Epoux Arnolfini de Jan van Eyck, que Desplechin montre plusieurs fois, est un des fils rouges de ce portrait de l’artiste en cinéaste. Ismaïl en fait le tableau qui invente, avec l’Annonciation de Fra Angelico, la perspective pendant la Renaissance (soit l’invention des lignes de « fuite »), oubliant Masaccio au passage. Mais la véritable particularité des Epoux Arnolfini, c’est ce miroir ouvragé qui orne le tableau au centre et au fond du cadre, derrière le couple se tenant la main. Van Eyck s’y est peint et on le voit reflété dans le miroir, que surmonte une fine inscription latine, presqu’invisible : Johannes de eyck fuit hic (« Jan van Eyck fut ici »). Les fantômes d’Ismaël est semblable au tableau du maitre flamand : c’est un film-miroir, comme Les Epoux Arnolfini était un tableau-miroir, et si l’on regarde bien, on apercevra Desplechin dans ce film à travers ses différents doubles nés de ses souvenirs et de ses désirs. Parmi eux, Dedalus (Louis Garrel) bien sûr, puisqu’à l’instar du Nathan Zuckerman de Philip Roth (que cite le film), Desplechin s’est inventé avec Dedalus un double imaginaire, un double de fiction que l’on retrouve de film en film. Et Ismaël lui-même, qui s’appelle Vuillard comme dans Un Conte de Noël, et qui est cinéaste comme le Guido du Huit et demi (1963) de Fellini.
Mais le miroir du film n’est pas lisse, il ne révèle pas les choses directement : au début du récit, Dedalus, ce double insaisissable, se reflète dans un vieux miroir sale au Quai d’Orsay qui déforme la réalité emprisonnée par le souvenir. Desplechin « s’avance masqué » (c’est le « larvatus prodeo » de Descartes), et il emprunte plusieurs masques. Certains sont plus convaincants que d’autres, car plus fidèles à sa manière de cinéaste. Lorsque Desplechin filme la fuite d’Ismaël, qui interrompt son tournage pour revenir à Roubaix (ville natale du cinéaste), il trouve la matière d’une scène splendide où son personnage, comme se noyant dans un rêve d’alcool et de souvenirs, aperçoit la carte et les immeubles mouvants de Roubaix sur la vitre de son train qui semble sombrer avec lui. Il y a aussi le très beau personnage de Bloom (double possible de Claude Lanzmann joué par László Szabó), le vieux cinéaste hanté lui aussi par des souvenirs (Bloom : encore une citation de Joyce après Dedalus, Desplechin continuant de s’amuser avec les références et les citations), dont toute l’oeuvre est assise sur l’idée d’absence : l’absence des déportés dans les camps, l’absence des morts dans les cimetières, l’absence de sa fille Carlotta (Marion Cotillard) qui a disparu. L’escapade de Bloom et Ismaël à Tel Aviv à l’occasion d’un festival de cinéma est probablement la plus belle et la plus émouvante séquence du film – il est incompréhensible qu’elle ait été supprimée de la version d’exploitation du film, une version courte qui le prive d’une grande partie de sa substance et de son intérêt. Comme d’habitude chez Depleschin, les dialogues sont bons, avec un sens de la formule qui ne se dément pas.
A l’inverse, la partie tournant autour de Carlotta ne convainc pas car le masque hitchcockien sied moins bien à Desplechin, cinéaste de l’absence et de la fuite. Pour raconter le retour de cette femme qui revient d’entre les morts 21 années après sa disparition, Desplechin emprunte à Vertigo (1958) le prénom de Carlotta et reprend la musique de Pas de printemps pour Marnie (1964), mais sa mise en scène fragmentée ne possède pas la puissance formelle caractéristique du cinéma d’Hitchcock (un cinéma de la présence et des obsessions aux cadrages rigoureux). La grande scène d’explication entre Ismaël et Carlotta est ainsi composée de plans instables (cadrés furtivement et comme volés), d’angles et d’échelles de plan différents souvent reliés par des fondus-enchainés. Cette pluie d’images et de registres différents, sans cadre fixe, empêche la scène de se fixer et de déployer toute la force émotionnelle que l’on aurait été en droit d’attendre de cette confrontation. Cotillard joue un personnage qui revient tout en conservant un air absent : être présent et absent à la fois, n’est-ce pas une définition possible d’un fantôme ?
L’autre définition du fantôme que propose le filme, c’est celle du double persistant. Les doubles ici survivent à tout, même à la disparition, car il est impossible de se débarrasser de ses souvenirs. Ils reviennent toujours voir Ismaël ; l’absent est en réalité toujours présent car il continue à hanter la mémoire – c’est le vrai sujet du film. Peut-être que face à ces doubles qui le hantent, Ismaël se voudrait comme le Solal d’Albert Cohen, à la fois « prince » et clochard, royal et orgueilleux jusqu’à la folie, et il a parfois des allures de clochard magnifique dans les scènes tragi-comiques qui se déroulent à Roubaix. Mais Ismaël n’est pas Solal, il n’est qu’un homme qu’une femme disparue puis revenue fait souffrir, qui noie sa douleur (et autre chose) dans l’alcool, qui tente de semer ses souvenirs dans ses insomnies, et qui ne peut oublier son frère parti le plus loin possible de lui. Il en souffre mais sait qu’il n’est pas exempt de reproches, lui qui se nourrit du souvenir de ce frère pour en faire un film, plaçant donc un masque sur un autre que lui (ce qui le rapproche là aussi de Desplechin qui a fait de ses souvenirs et des souvenirs de ses proches la matière de ses films). Le jeu de la création est un jeu difficile, même quand il revêt le masque de la farce dans les scènes avec le producteur d’Ismaël (Hyppolite Girdardot). Au milieu du tumulte, le personnage de Sylvia est une ancre, elle est celle qui par sa présence solide peut sauver Ismaël de ses doubles absents mais persistants. Le visage de Chalotte Gainsbourg, avec ses yeux doux et tristes qui illuminent son visage de roc sculpté, est filmé de près par Desplechin (ombre de Bergman sans doute), qui parait conquis par son actrice. A juste titre, car (avec Bloom) elle apporte à ce film épars et réflexif où les émotions se dissimulent derrière des masques, et où de superbes séquences en côtoient d’autres moins achevées, comme si à force de ressasser les mêmes thèmes le cinéma de Desplechin finissait par épuiser peu à peu sa substance, la force d’un visage sans masque et aimant.
Strum
PS : J’ai eu la chance de voir la version longue des Fantômes d’Israël, version voulue par Desplechin. La plus belle scène du film, celle de l’escapade de Bloom à Tel Aviv et ce qui l’entoure, ne figure pas dans sa version courte, celle diffusée partout en France (sauf au Cinéma du Panthéon à Paris où fut projetée la version longue). C’est également cette version courte qui a été montrée par le Festival de Cannes (qui n’est décidément pas à une décision discutable près ces dernières années). On peut entendre les arguments commerciaux expliquant que la version courte bénéficie d’une séance quotidienne de plus que la longue, mais on peut regretter que ce film soit diffusé dans une version amputée de sa plus belle séquence qui révèle sa gravité et son thème central (l’absence) derrière le cache-cache du jeu de la création. Il n’est pas certain que l’on comprenne de quoi parle Desplechin dans la version courte. J’invite donc ceux qui le peuvent à voir cette version longue.