
La prise de l’île japonaise d’Iwo Jima par les Marines américains en mars 1945 a donné lieu à l’une des plus célèbres photographies de la seconde guerre mondiale : celle de Joe Rosenthal montrant des Marines plantant un drapeau américain au sommet du mont Suribachi. Image de conquête autant que d’épuisement physique qui symbolise le caractère à la fois stratégique et absurde de la bataille d’Iwo Jima. Sur cette île minuscule de 21 km2, située à 1000 km au sud du Japon, 22.000 soldats japonais terrés dans un réseau de tranchés se voulant inexpugnables défendirent presque jusqu’au dernier, face à 30.000 soldats américains appuyés par l’aviation, un enfer de sable couronné d’un vieux volcan.
Dans cet excellent film de guerre de 1949, Allan Dwan s’intéresse moins à la bataille d’Iwo Jima proprement dite qu’à l’entrainement impitoyable que fait subir à un bataillon de nouvelles troupes un Sergent aguerri ayant perdu ses dernières illusions, John Stryker joué par John Wayne. La mise en place, sèche et rapide, présente au spectateur une série de personnages-types : un caporal fidèle en amitié qui veille sur Striker comme un berger, un italo-américain jovial, le fils d’un colonel héros de guerre qui s’est engagé à la mort de son père pour lui montrer à titre posthume qu’il s’est trompé sur son compte, et bien sûr Stryker lui-même, un dur à cuir à la parole roide et aux méthodes d’entrainement expéditives mais qui cache sous ses apparences rudes un coeur d’or. La beauté du film tient à ce qu’à partir de ce canevas très convenu, où abondent les clichés du film de guerre, Dwan parvient à nous intéresser au sort de ses personnages qui apparaissent tous comme des hommes-enfants en sursis, ou plus exactement en exil.
Chacun pense à son foyer, qui à sa femme, qui aux champs du Tennesse, mais tous se sentent investis de la tâche de mener à bien leur mission, sans que jamais ne soient tenues pour négligeables les conséquences et l’horreur de la guerre, qu’il s’agisse des morts sur les champs de bataille – les séquences de bataille, où Dwan mêle habilement images d’archives et reconstitutions tournées en Californie, sont impressionnantes – ou du sort des femmes et des enfants de soldats laissés derrière. Ainsi, l’une des plus belles scènes du film est celle où Stryker, lors d’une permission, rend visite à une prostituée qui élève seule son bébé. Se noue immédiatement entre elle et Stryker un lien fort né de la compréhension réciproque de leur situation respective : chacun est seul et tâche de survivre à la guerre. La solitude de Stryker le plonge à chaque permission dans un abime que seul l’alcool, ce poison lent mais mortel, lui semble pouvoir combler. Plus que les autres, il est en exil, car lui reste tandis que les Marines passent et meurent – à chaque mort, il est touché au coeur : il traite durement les Marines mais ils sont comme ses enfants depuis que sa femme l’a quitté et qu’il ne voit plus son fils. Néanmoins, cette famille de substitution qu’il a trouvée dans l’armée n’est qu’un pis-aller qui ne le prémunit pas contre ses accès de mélancolie et ses velléités d’autodestruction dans l’alcool. Aucun sentimentalisme n’entache ces considérations du fait de la vigueur du découpage de Dwan.
Le soldat Conway (John Agar), fils d’un héros de guerre mort, déteste au début Stryker qui se veut père de substitution. Il finit par se rendre compte (à la faveur d’un dénouement un peu rapide) que Stryker peut lui donner ce que son père trop exigeant ne pouvait lui apporter : la reconnaissance et un regard aimant, même dans sa dureté. Mais il le réalisera trop tard, car dans ce film, les corps fraternels sont presque tous destinés à tomber sous la mitraille, à se dissoudre dans les sables noirs d’Iwo Jima, abreuvés de sang et d’obus, si bien que, paradoxalement, le drapeau américain final, censé rappeler un fait d’armes glorieux, semble marquer quelque lieu infernal. En contrepoint de cette tuerie, résonnent les paroles léguées par Stryker à son fils au-delà de l’Océan. Dès lors, ce film qui se veut un hommage au corps des Marines, et qui donne certes des relations au sein d’une brigade une vision quelque peu idéalisée, est tout autant une mise en garde sur le coût humain de la guerre, ce qui lui ôte tout caractère propagandiste. Steven Spielberg, dans son Saving Private Ryan, s’est certainement souvenu de ce film, dominé par le regard fixe et profond de John Wayne. Les japonais sont ici un ennemi invisible auquel Clint Eastwood donnera un visage en 2006 dans Lettres d’Iwo Jima.
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