Coup de chance de Woody Allen : variation française et coda

Il serait incongru et injuste de juger la remarquable filmographie de Woody Allen à l’aune de ce laborieux dernier film ; mais ce serait à l’inverse faire preuve d’une coupable indulgence que d’en réhausser la valeur au prétexte qu’il s’agit d’un film de Woody Allen. Qu’est-ce qui a caractérisé le cinéma de ce grand cinéaste pendant tant d’années, et en particulier durant son âge d’or (1977 – 1997) ? D’abord, un ton et un rythme qui lui étaient propres, portés par des dialogues spirituels, héritage des stand-ups des clubs new-yorkais dans lesquels il se produisait au début de sa carrière. Ensuite, des idées de cinéma, faisant voyager un premier dans ses souvenirs de jeunesse (Crimes et délits), une deuxième au sein d’un film (La Rose pourpre du Caire), une troisième dans les airs (Alice), un dernier dans des archives historiques (Zelig), pour ne citer que celles-là. Enfin, et enfin seulement, certains thèmes récurrents sur la chance, la rétribution et les illusions de la vie.

De tout cela, que demeure-t-il ici ? Pas grand chose si ce n’est un thème rapiécé et étiré, maintes fois usé par Allen : c’est la chance ou la malchance qui décide d’un destin. Pour le reste, c’est un film dénué de ce rythme qui donnait leur saveur aux films du cinéaste, avec des dialogues empruntés (et pour cause : ce n’est pas Allen qui les a écrits puisqu’ils sont en français) et surtout, un comble pour lui, exempt de toute invention cinématographique. Dans des couleurs criardes et orangées, oeuvre de Vittorio Storaro, un directeur de la photographie dont le style par trop artificiel et m’as-tu vu ne convient guère au cinéma de Woody Allen, le récit relate une histoire d’adultère où le mari trompé, un gestionnaire de fortune aux méthodes expéditives, se débarrasse de l’amant de sa femme. C’est un patchwork de réminiscences d’anciens films du cinéaste, de scènes hommages au cinéma français, qui se déroule dans un Paris entièrement artificialisé, où le récit avance grâce à une succession de scènes d’exposition où l’on croit voir défiler sur écran les répliques écrites. Le film acquiert cependant un peu de vigueur et d’intérêt à partir du moment où intervient la belle-mère du meurtrier jouée par Valérie Lemercier, qui apporte au film, en enquêtrice amatrice tout droit sortie d’Agatha Christie (où plutôt de Meurtre mystérieux à Manhattan) l’énergie qui lui faisait défaut. Admettons aussi que Melvil Poupaud se tire plutôt bien de son rôle de mari amoureux en même temps qu’assassin, qui intéresse davantage Allen que le couple de tourtereaux du film. Dans l’absolu, ce n’est peut-être pas un si mauvais film que cela, c’est peut-être un film qui pris dans l’ensemble reste correct, si l’on est indulgent, mais l’on ne peut s’en contenter devant un film de Woody Allen, lui qui nous a si bien gâtés.

Comment en vouloir à un cinéaste qui pendant si longtemps a tourné une fois par an tant de films ayant ravi son public, s’est dépensé sans jamais faiblir ou presque en inventions narratives et en dialogues éblouissants ? Qu’il en soit au contraire remercié. Ce Coup de chance n’a aucune espèce d’importance. Chaque artiste a rejoint à un moment ou un autre, le crépuscule de sa carrière, et déjà Rifkin’s Festival était un des plus mauvais films du cinéaste. Un jour de pluie à New York était un inespéré chant du cygne et tout a une fin, Allen ayant annoncé ces derniers mois qu’il ne tournerait peut-être plus. Faisons de ce coup dans l’eau un prétexte pour revoir ces films fabuleux qu’étaient Crimes et délits, Hannah et ses soeurs, Annie Hall et Zelig.

Strum

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9 Responses to Coup de chance de Woody Allen : variation française et coda

  1. Avatar de Rabain Jean Francois Rabain Jean Francois dit :

    Quel dommage de trouver ce film si faible et ennuyeux. J’ai déjà envoyé cette réaction personnelle sur le site du Randonneur en réponse à Daniel Bougnoux qui commentait Coup de chance.. … « … Le vieux parisien que je suis, s’est retrouvé enchanté d’accompagner l’amour naissant et bientôt l’amour fou de Niels et Lou, dans les rues de Paris et au Palais Royal. Je me suis souvent assis sur les mêmes bancs que le jeune couple, le long des allées feuillues, a côté des fleurs délicates qui jouxtent la Comédie Française et le Conseil d’Etat. C’est un lieu charmant pour les promenades et les jeunes gens aiment s’y retrouver pour déguster un sandwich ou échanger des baisers volés. Idem pour l’avenue Montaigne, le Rond Point des Champs Elysées, Art Curial et les berges de la Seine. Les amoureux de Paris ne se lassent pas du film qui les emmène rêver dans un Paris somptueux, inépuisable, trop beau pour être vrai. On rêve avec ces jeunes gens qui découvrent l’amour fou, Lou qui s’extirpe d’un faux mariage, loin de ce mari Madoff, possessif et jaloux, dont l’âme est aussi hideuse que les visages des tueurs patibulaires aux face de Prigogine.. Une tragi-comedie pleine d’humour, d’imprévus et de rebondissements. Où va retomber l’anneau de la Fortune? Coup de fusil, coup de foudre ou coup de chance ? Je n’oublie pas l’enquête subtile de Valérie Lemercier, fin limier, qui dénonce le crime… Ici, je le reconnais, Hitchcock auquel on pense, reste imbattable »…

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    • Avatar de Jean-Sylvain Cabot Jean-Sylvain Cabot dit :

      « Une tragi-comédie pleine d’humour, d’imprévus et de rebondissements » Vraiment ? Tout est téléphoné, prévisible dans ce film. Certes Valérie Lemercier apporte un peu d’intérêt à une intrigue cousue de fil blanc mais c’est hélas trop peu.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Bonjour, j’en suis le premier marri, mais en effet, ce film n’a éveillé en moi aucun écho et je n’y ai pas retrouvé le « wit » ou « vitz » propre à Woody Allen. Ce n’est pas forcément dommage puisque je peux revoir à l’infini tous ses grands films des années 1977 – 1997. C’est parce qu’il est monté si haut dans certains films que l’on peut lui reprocher certaines faiblesses dans d’autres, et c’est rendre hommage aux premiers que de ne pas mettre sur le même rang ses oeuvres mineures.

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  2. Avatar de Jean-Sylvain Cabot Jean-Sylvain Cabot dit :

    bonjour Strum. Je partage votre avis sur ce film qui pour ma part est surtout navrant.. Vous dites « Dans l’absolu, ce n’est peut-être pas un si mauvais film que cela, » Pour ma part, c’est surtout un film inutile, le film de trop et arrêtons d’être indulgent. Ne parlons pas d’absolu car dans ce cas tout est excusable et relatif. Mais pour un cinéaste qui nous a donné tant de chefs-d’oeuvres, il faut se montrer exigeant. C’est digne d’un téléfilm français bien fait. Dans un Paris de carte postale, le scénario déroule un mécanisme grippé dés le départ. Tout est convenu, prévisible et sonne faux. Les personnages sont mal écrits, mal joués (Niels Schneider). L’arrivée de Valérie Lemercier relance un peu l’intérêt et on pourrait se croit alors dans une fantaisie policière à la Pascal Thomas. Comprenez-moi, je suis un fan de Woody Allen de la première heure et j’a vu tous ses films, même les derniers..et je suis un peu triste de constater ,de film en film, la déchéance d’un génie. Personnellement, je souhaiterais qu’il arrête de faire du cinéma, ce serait mieux pour tout le monde, sauf pour lui évidement…Et on pourra se replonger dans son oeuvre et dans les films de l’âge d’or ( années 70 et 80) avec délectation.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Bonjour Jean-Sylvain, nous sommes d’accord. Il n’a plus rien à prouver en effet et il me semble qu’il a d’ailleurs annoncé que ce Coup de chance inutile serait a priori son dernier film.

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  3. Avatar de Pascale Pascale dit :

    Et bien moi je m’y suis plutôt bien retrouvée malgré des réserves au départ (un démarrage poussif qui m’a fait peur, les couleurs étranges et jamais naturelles de Storaro, des facilités pour entrer dans l’appartement ouvert…). Ensuite cela s’arrange et je me suis installée dans le film en attente des surprises et j’en ai eues.
    Le personnage de Valérie Lemercier m’a rappelé celui de Diane Keaton qui mène l’enquête (Meurtre mystérieux à Manhattan ?) et l’interprétation de Melvil Poupaud est vraiment savoureuse.
    Ce n’est évidemment pas au niveau mais il y a un petit côté Match point.
    Je n’ai pas trouvé de double de Woody ici par contre (ni Melvil, ni Niels).
    Je suis toujours peinée de lire comment on enterre les cinéastes vieillissants. Clint Eastwood fait l’objet des mêmes remarques (depuis au moins 20 ans) : crépusculaire, testamentaire, chant du cygne (et évidemment le 3 h 17 et Cry macho sont TRES mauvais mais il y a eu The mule, Le cas Richard Jewell, Sully)…
    Mais quand je lis (je n’aurais pas dû car je lis rarement les autres commentaires) « Personnellement, je souhaiterais qu’il arrête de faire du cinéma, ce serait mieux pour tout le monde », j’ai juste envie de dire : « évitez d’aller voir c(s)es films, ce sera bien pour tout le monde » ce qui n’est pas très sympathique j’en conviens.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Valérie Lemercier et Melvil Poupaud sont en effet bien. Et la deuxième partie est mieux que la première (quelle lumière affreuse de Storaro). Pour le reste, tu as lu mon avis, si mitigé que j’ai hésité à le poster. Content que tu aies aimé néanmoins.

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  4. Salut Strum, tu vas encore voir les films de Woody Allen ? Moi au moins je n’ai pas le choix : ils ne passent pas chez moi (pour de mauvaises raisons d’ailleurs, pas parce qu’il ne sont pas bons).

    Rien à dire sur le film que je n’ai pas vu, moi je fais finir son âge d’or en 1993 (Meurtres mystérieux à Manhattan) et je rachète, dans sa période ultérieure, Midnight in Paris

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