La Chevauchée de la vengeance (Ride, Lonesome) de Budd Boetticher : l’arbre du pendu

En sept films avec Randolph Scott, notamment, Budd Boetticher a construit une oeuvre appréciée des amateurs de westerns. Devant La Chevauchée de la vengeance (Ride Lonesome) (1959), on comprend pourquoi. Boetticher, de concert avec le scénariste Burt Kennedy, y rassemble plusieurs archétypes du genre : le justicier solitaire en quête de vengeance ; l’allié de circonstance dont le héros ne peut se passer, moitié ennemi, moitié-ami ; la femme abandonnée ayant perdu son mari, courageuse et digne ; la troupe improvisée des personnages principaux traversant les étendus désertiques ; les indiens, ennemis invisibles surgissant au détour d’une colline. C’est comme si Boetticher se soumettait consciemment aux codes du genre, investissait son territoire en reconnaissant ses bornes plantées à l’horizon, attendait de sa mythologie cinématographique qu’elle confère au récit un surcroît de vérités et une vigueur pouvant nourrir les rebondissements du récit.

A cet égard, La Chevauchée de la vengeance est un excellent western. Boetticher tire le meilleur parti de ses paysages, construisant souvent ses cadres en Cinemascope en trois partie latérales superposées propres à susciter une profondeur de champ augmentée par les variations de lumières sur les rochers. Certains plans pris de l’intérieur du relais de diligence, envahis d’ombre au premier plan, ont des accents quasi-fordiens – le Ford de La Prisonnière du désert. Il faut dire que Boetticher peut compter sur un grand directeur de la photographie pour composer les plans larges de ce film entièrement tourné en extérieurs : Richard Lawton Jr. L’autre caractéristique du film tient aux révélations successives de son scénario, car les motivations des protagonistes et leur histoire ne nous sont révélées que peu à peu, modifiant progressivement la dramaturgie et les relations entre les personnages. Au départ, Ben Brigade (Randolph Scott), un chasseur de primes taciturne, est seul avec son prisonnier Billy John (James Best), un assassin promis à la potence. Mais les voici bientôt rejoints par Boone et Whit (Pernell Roberts et James Coburn), et par une jeune veuve (Karen Steel), tous rencontrés à un relais de diligence. Le film se fait alors récit de fuite : menacés par des Mescaleros sur le sentier de la guerre, poursuivis par la bande de Frank (Lee Van Cleef), le frère de Billy, les fuyards traversent des étendues désertiques pour rejoindre Santa Cruz. Mais de chasseur, Frank va devenir pourchassé, car Brigade fomentait en réalité une vengeance où Billy servait d’appât, le titre français prosaïque ayant certes déjà vendu la mèche. Qui dit vengeance dit fatalité d’un passé qui étend son ombre sur l’avenir. Le passé révolu ne pourra jamais être recouvré sinon à travers cette amère répétition que l’on nomme vengeance. Cette ombre du passé, Boetticher lui donne une figure, une silhouette de croix tourmentée, qui trône au centre d’une carrière : un arbre du pendu, déjà mort, déjà desséché, où le récit trouvera sa résolution. La belle musique de Heinz Roemheld précède cette révélation de la vengeance : par son caractère menaçant, elle figure déjà les coups du destin frappant à la porte.

Voilà donc de la belle ouvrage dans le genre du western, à défaut d’en proposer une interprétation transcendant ses codes. Et puis l’arbre du pendu qui symbolise ce passé mort et destiné à mourir de nouveau ne s’oublie pas. Mais l’on confiera une réserve déjà rencontrée devant d’autres films de Boetticher : le caractère monolithique de l’interprétation de Randolph Scott : visage minéral se confondant dans le paysage de pierre, silhouette raide et massive, voix grave et monocorde. Boetticher espère peut-être que son jeu immobile ou plutôt son non-jeu pourra faire office de réflecteur, que sur lui pourront se réfléchir les lueurs de ce hors champ tragique que nous ne verront jamais : l’histoire de sa femme lâchement assassinée dont il porte les images en lui mais qu’il ne peut partager au dehors, images qui lui font une muraille de solitude. Mais si ce jeu raidi s’accorde avec le caractère solitaire du personnage (« Ride lonesome », dit le titre original), il nous empêche également de partager sa peine, il empêche au drame de trouver les échos les plus profonds. Au monolithe humain, on préférera donc le monolithe de l’arbre, ombre du passé. Malgré cette réserve, le film vaut largement le coup d’oeil, ne fut-ce que pour ses belles images, pour ce superbe dernier plan où la caméra, à partir du bûcher, s’élève dans un plan de grue pour suivre la fumée du passé se dissipant dans le vaste ciel. Bertrand Tavernier, ce passeur enthousiaste du cinéma récemment disparu, intervient dans un bonus du DVD Sidonis du film.

Strum

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3 commentaires pour La Chevauchée de la vengeance (Ride, Lonesome) de Budd Boetticher : l’arbre du pendu

  1. princecranoir dit :

    Tu fais bien de louer les mérites de ce beau western signé Boetticher, celui-là même dont Tavernier vantait la mise en scène sèche et précise. Randolph Scott n’est certes pas l’acteur le plus expressif, mais n’est-il pas néanmoins une sorte de prémice monolithique d’Eastwood ? On peut envisager cette belle série de westerns partagés avec Boetticher comme une saga à part entière. Si, dans ce qu’on appelle le « cycle Ranown », mes préférences vont nettement vers « sept hommes à abattre » et « Comanche station », j’ai beaucoup apprécié cette chevauchée haletante.

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    • Strum dit :

      J’ai vu il y a longtemps Seven men from now et Comanche station, et je n’en avais pas gardé un grand souvenir, a fortiori du jeu de Scott. Mais j’en attendais beaucoup alors que j’ai découvert ce Ride lonesome sur mes gardes puisque j’avais été précédemment échaudé. Je verrai peut-être bientôt The Tall T. Je trouve que Randolph Scott est un acteur assez limité. De mémoire, le seul film où je l’ai trouvé bon c’est Coups de feu dans la Sierra. Les prémisses d’Eastwood, je ne sais pas car ce dernier dégage quelque chose même si entre nous je ne l’ai jamais placé sur un piédestal en tant qu’acteur.

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