Il y a des films où tout passe par l’image. La preuve en cinq exemples tirés de La Prisonnière du désert (The Searchers) de John Ford (1956) :

Début : Texas 1868. Nous sommes dans la pénombre. Une silhouette de femme ouvre une porte : lucarne de lumière au milieu de l’écran noir. Martha Edwards (Dorothy Jordan) se tient dans son encadrement à contre-jour, regardant au dehors un paysage de couleur ocre. Un travelling avant nous transporte au-dehors en même temps que Martha, nous faisant pénétrer dans le monde de lumière de Monument Valley alors que s’effacent latéralement les ténèbres. Monument Valley : cette immense étendue sauvage aux rochers tutoyant le ciel que Ford sut filmer comme nul autre. Nous voici maintenant sur le perron du ranch des Edwards avec Martha ; la caméra panote sur la droite, et l’on aperçoit une plaine poussiéreuse que surmonte un horizon bleuté. Martha, toujours à contre-jour, s’est avancée à gauche d’une poutre qui coupe le plan en son milieu (image 1). L’image se retrouve scindée en deux, comme Martha, femme coupée en deux entre son mari Aaron et son beau-frère Ethan, femme prisonnière à gauche de l’écran d’une vie qu’elle n’a peut-être pas voulue. Serait-ce elle en réalité, la « prisonnière du désert » du titre français plutôt que Debbie enlevée par les Comanches ? Contrechamp : nous voyons enfin le visage de Martha. D’un geste d’une grâce absolue, de ces gestes que l’on ne trouve que dans les tableaux des maîtres de la Renaissance du Quattrocento italien, elle porte la main au front, telle une visière pour mieux regarder. Retour au champ : la caméra s’est avancée et l’on voit arriver un homme sur son cheval, sortant d’un lointain de poussière ; c’est Ethan Edwards (John Wayne) qui revient. Retour au contrechamp : Aaron (Walter Coy) apparait et se place à côté de Martha. Ainsi commence La Prisonnière de Désert (The Searchers) (1956) de John Ford et cette entame ressemble à une invention du cinéma qui semble jaillir d’une lucarne pour éclairer les ténèbres. Fiat Lux.

Le manteau ou le flashback amoureux : Le révérend Clayton (Ward Bond) boit son café chez les Edwards. Par l’embrasure d’une porte, il aperçoit Martha qui se croyant seule caresse doucement le manteau d’Ethan. Elle semble se souvenir des jours anciens. Retour sur Clayton qui détourne le regard sans mot dire et fait mine de fixer un point devant lui. Ethan entre dans la pièce, Martha lui donne chapeau et manteau, il la regarde, la baise sur le front (image 2) et se retourne pour sortir. Elle demeure figée les bras ouverts comme une statue de sel et court vers la porte pour le regarder sortir. Pendant tout ce temps, Clayton est demeuré immobile. A un mètre de lui, sur sa gauche, Ethan et Martha se sont comportés comme s’il n’était pas là. Eux aussi n’étaient pas là : la puissance du souvenir les avait saisis et les avait emmenés ailleurs, dans le passé de leur amour. Témoin inopportun, Clayton est notre oeil indiscret dans cette scène, c’est lui qui nous introduit dans la pièce, c’est par sa présence que nous est révélée l’existence de cet amour interdit et silencieux entre Martha et Ethan. En 45 secondes, sans un mot, John Ford vient de nous raconter l’histoire d’un amour malheureux qui explique bien des choses : la disparition d’Ethan qui revient au début du film après une longue absence, son amertume de Caïn, le mystère de sa rudesse, Martha qui regarde l’horizon en attendant qu’il revienne, Martha prisonnière sur le perron à gauche de l’écran au début du film. 45 secondes qui font imaginer et ressentir davantage qu’un flashback en bonne et due forme. 45 secondes qui renvoient vers les images manquantes du passé d’Ethan (ce film est fait d’images manquantes autant que d’images présentes). Chez John Ford, l’image est récit et raconte.

Debbie dans les bras d’Ethan : au début, du film, Ethan le réprouvé qui s’est exclu de la communauté porte la petite Debbie dans ses bras (photo 3), la dernière fille de Martha, qui aurait pu être sa fille. On connait la suite : l’attaque des Comanches, le ranch brûlé, Martha et Aaron assassinés, Debbie et Lucy enlevées. Lucy tuée peu après, reste Debbie, emmenée par les Comanches et « prisonnière du désert« . Ethan et Martin (Jeffrey Hunters) suivent ses traces pendant de longues années, devenant des errants, des pèlerins à la recherche d’on ne sait quelle Terre promise puisqu’au bout d’un moment Ethan se met en tête de tuer Debbie, devenue femme du chef Comanche Scar. Le film est lui devenu Odyssée, imbriquant les genres, mêlant le tragique et le picaresque, convoquant une forme souvent expressionniste (cette importances des ombres, la violence expressive de l’image), déroulant une narration heurtée, comme un navire balotté par les flots, assez éloignée du format plus classique d’autres films de Ford où les passions sont davantage contenues.
Ethan, en route, ne sait bientôt plus lui-même ce qu’il cherche, ce qu’il veut ; peut-être se cherche-t-il lui-même (The Searchers, le titre original, possède ce double sens). Car bientôt, ce n’est plus l’amour perdu de Martha qui le pousse à marcher, c’est la haine qui consume ce réprouvé portant la marque de Caïn ; la haine de ce qu’il est, la haine des indiens ses semblables dont il connait si bien les coutumes, qui comme lui errent dans le désert et sont exclus de la communauté humaine des sédentaires (les Abels), la haine de ce que représente Debbie, fille souillée selon la pensée primitive qui guide en ces instants les pas d’Ethan. Il ne veut pas que Debbie soit prisonnière de sa vie comme lui. Car lui aussi est prisonnier du désert dont il possède le caractère brut et inflexible. Il y a tant de personnages prisonniers dans ce film. La cause semble donc entendue : Ethan tuera Debbie et s’il ne l’a pas fait plus tôt, c’est parce que Martin s’est mis en travers de son chemin. Pourtant, quand il la retrouve, il ne la tue pas. Il soulève Debbie (Nathalie Wood) bras tendus (image 4).

Ce geste ne renvoie pas cette fois à une image manquante, mais à une image précédente du film. Consciemment ou non, Ethan reproduit le moment où il avait soulevé Debbie dans le ranch des Edwards des années auparavant. Ce geste identique le ramène au temps où elle était petite fille et où Martha était encore en vie. Sans doute Ethan se revoit-il en pensées à ce moment là, avec Martha à ses côtés. Ce geste lui permet de reconnaitre Debbie par le souvenir d’une ancienne image. Il l’extirpe du temps de la vengeance pour le ramener au temps où Martha vivait, Martha qui était son ancre. Lorsqu’il dit à Debbie « Let’s go home« , il lui demande de retourner avec lui dans l’image du début quand il la portait enfant. Rien de tout cela n’est exprimé par le dialogue. Rien ne nous prépare par les mots à ce retournement de situation. Ford, cinéaste poète, laisse les explications psychologiques à haute voix aux cinéastes prosateurs. Il ne nous laisse rien voir des pensées d’Ethan. Il nous demande de regarder une image et d’en déduire un cheminement de pensée. Chez Ford, l’image parle et n’a nul besoin de l’appoint des mots.
Dans le cinéma des cinéastes prosateurs, des dialogues résument des caractères qui restent insondables dans la vraie vie ; des retournements de situation sont amenés par une évolution psychologique dont rendent compte des mots. Dans la vraie vie, la réalité est toute autre, et les mots sont souvent trompeurs. Il y a des impulsifs faisant l’inverse de ce qu’ils proclament dans leurs colères, des pudiques ne se payant pas de mots. On ne connait jamais vraiment les autres. Ford, ce pudique colérique, cet homme mi-aimant mi-sadique qui se définit par ses contradictions, le sait et fait en sorte que l’on ne connaisse jamais vraiment Ethan. Il refuse d’introduire dans La Prisonnière du désert cette dimension explicative qui condamne tant d’autres films à épuiser leurs mystères lors d’une seule vision. Lorsqu’il dit à Debbie, « Let’s go home » et la prend dans ses bras, nous voyons Ethan de dos. Il manque l’image de son visage où pourrait se lire une explication. Ethan nous reste fermé à jamais. Ce que nous croyons être un revirement de sa part lorsqu’il prend Debbie dans ses bras (et qui intervient à la fin du film alors que nous croyons avoir compris le personnage depuis longtemps, d’où notre incompréhension initiale) est le résultat d’un travail intérieur auquel nous n’aurons jamais accès. Ethan nous demeurera mystérieux, tout comme The Searchers.
Guerres indiennes et racisme : The Searchers met en scène un homme raciste. Car c’est en montrant les obsessions d’un raciste que l’on parvient à les dénoncer. Pour que Ford et nous-mêmes puissions porter un regard moral sur le racisme d’Ethan par le biais notamment des autres personnages du film (via des dialogues ou des contrechamps), il faut qu’Ethan existe, il faut qu’on le voit par l’image décimer des bisons, tirer dans le dos d’indiens s’enfuyant, tirer dans les yeux d’un indien mort ou menacer Debbie de mort. Pour que Martin puisse lui dire « what kind of man are you ?« , il faut qu’Ethan insiste sur le fait que Martin n’est pas de son sang. C’est par ces images d’un Ethan sadique que l’on peut mesurer la folie de son racisme et voir qu’il le rend malheureux et l’exclut de la communauté des hommes. D’autres images renvoient à des images manquantes que l’on ne peut qu’imaginer : l’image d’un ranch qui brûle renvoie à l’image manquante du raid indien sur le ranch des Edwards ; l’image d’un camp indien dévasté renvoie à l’image manquante montrant l’armée américaine massacrer une tribu indienne ; les corps aussi sont manquants : les corps morts de Martha, Aaron et Lucy ne seront pas montrés.

Départ : Ethan s’en va (image 5). Il ne franchit pas le seuil de la maison des hommes dont il s’est exclu par sa violence et son amour interdit. Faute d’objet, sa haine est épuisée, mais le ranch des Jorgensen ne peut être sa maison, ni la civilisation qui commence son pays. Sa maison véritable, celle où réside l’image de Martha, est à l’intérieur de lui. Il marche en titubant comme un homme ivre, comme accablé par le poids du souvenir, même si l’image de Martha l’accompagne (à la fois Martha vivante et Martha morte, ce qui ravive ses souvenirs et nourrit sa douleur en même temps). Où part-il ? On ne sait pas sinon que sorti du désert, il y retourne. Quel sera maintenant son destin ? On ne sait pas sinon qu’il semble dans ce dernier plan se dissoudre dans la poussière du désert. A ces questions, chacun pourra tenter d’apporter des réponses s’il en éprouve l’envie. Car Ethan est filmé de dos, et son visage et ses yeux nous sont à nouveau cachés, inconnus à jamais. Il marche « les yeux fixés sur ses pensées » comme dans le poème d’Hugo, et l’image qu’il fixe en pensée, c’est celle de Martha qui appartient au passé des hommes et du film mais est son présent. Caïn il est, Caïn il demeure, mais un Caïn dont on ne sait si sa conscience continue de le poursuivre comme dans un autre poème d’Hugo. Cette image de départ est l’une des plus belles du cinéma.
Strum








