
Ni le grand film annoncé par certains, ni enfant indigne, Blade Runner 2049 (2017) est ce que l’on pouvait probablement espérer de mieux d’une « suite » réalisée par Denis Villeneuve 35 ans après Blade Runner, à savoir un film qui prolonge moins son prédécesseur qu’il ne donne du futur une vision reposant sur les thématiques habituelles de son réalisateur. Blade Runner était un film noir rétro-futuriste. Sa réussite tenait d’abord à une fusion entre images et musique. Chaque lieu, chaque personnage était défini par la bande-son de Vangelis, si bien que voir Blade Runner, c’était pénétrer dans un territoire cinématographique qui semblait naître sous nos yeux pour ne plus quitter la mémoire de notre regard. Les androïdes traqués par Deckard, un chasseur de primes, s’avéraient aussi humains par leur comportement, voire davantage, que lui. La mesure de l’humanité y était donnée par référence à la faculté d’empathie qu’évaluait le test de Voigt-Kampff, belle définition de l’humain. Malgré les efforts de Scott, à travers des versions successives, pour faire croire à la fable étrange selon laquelle Deckard serait lui-même un répliquant (à rebours du roman de Philip K. Dick ), la question n’était jamais tranchée. Le film en recevait une part d’ambiguité et de mystère que réflétait la pénombre bleutée de sa photographie et il posait la question de ce qui nous définit, nous autres humains.
Blade Runner 2049 appartient à un autre temps, celui des réponses concrètes. C’est l’enfant d’un réalisateur qui privilégie la ligne claire à l’ombre et interroge le thème de la filiation et des origines depuis plusieurs films. Cette ligne claire se fait voir dès les premiers plans. La clarté relative de l’image, une clarté grise et laiteuse, étonne et fait penser à Premier Contact. C’est le prologue du film et l’agent K (Ryan Gosling), Blade Runner, a quitté la ville pour éliminer un répliquant devenu fermier. Le retour à Los Angeles n’efface pas cette impression de monde grisâtre, bien qu’à la ligne claire se soient substituées les formes insaisissables d’une ville recouverte de miasmes de pollution. Il en résulte une certaine indétermination des lieux survolés, récurrente pendant le film, qui les empêchent parfois d’acquérir tout à fait la lisibilité, la tangibilité, d’un territoire cinématographique auquel on pourrait vraiment prêter foi (on ne sait pas toujours ce que l’on survole) alors même que les décors impressionnent ; surtout, il leur manque cet envers de l’image, cette dimension familière que conférait aux décors de Blade Runner la prodigieuse musique de Vangelis. Hans Zimmer, qui lui succède hélas, appose sur ces décors, un peu au hasard de leur apparition, et comme en seconde intention, des infra-basses et des boucles musicales électroniques à l’intensité sonore exagérée faute d’inspiration.
Ce qui est réussi en revanche, c’est tout ce qui relève de l’évocation du futur, tout ce qui nous fait penser que, peut-être, quelque chose de cet ordre pourrait nous attendre, nous effacer, nous rendre indéterminés nous aussi : l’évocation de la pollution bien sûr, mais aussi la division de la société en classes séparées d’un mur, la haine entre humains et androïdes, la surveillance généralisée par le réseau, le recours à l’amour virtuel. Cet amour que se portent K et Joi (Ana de Armas, très bien), sa femme virtuelle, voilà une chose que le film montre bien, montre le mieux même, avec une douce mélancolie et des idées de mise en scène, notamment durant cette étonnante scène d’amour synchronisé que n’aurait pas renié, je crois, Philip K. Dick (écho peut-être de l’idée de « fusion » du roman). La perspective de ce futur aliénant, l’évocation de cette dystopie décrite avec précision, font froid dans le dos. De fait, Blade Runner 2049 est un film angoissant, et parfois impressionnant, à défaut d’être toujours à la hauteur – mais était-ce envisageable ? – du premier film.
Cette angoisse caractérise de manière générale les films de Villeneuve et en infuse les images souvent froides et tristes. Elle dérive chez lui d’un sentiment d’incertitude, l’incertitude de sa place dans le monde, l’incertitude de ses origines. Ainsi, à l’instar d’Incendies du même Villeneuve, Blade Runner 2049 raconte-t-il l’histoire de la recherche par l’agent K de ses géniteurs. C’est une façon de remonter le temps jusqu’à Blade Runner, K partant sur les traces de son passé qui le mèneront à Deckard, mais c’est aussi une manière de définition de l’humain différente de celle du premier film. Ici, l’homme n’est plus celui qui dispose de cette faculté d’empathie lui faisant comprendre ses semblables (c’est même l’inverse car les humains du film, décrits de façon peu amène, sont jaugés selon un pendule oscillant entre l’esclavagiste qui exploite les enfants, le raciste qui insulte les androïdes et le petit chef qui commande à ses subordonnés), c’est celui qui part à la recherche de ses origines pour mieux se comprendre. Le patronyme du personnage du Gosling n’a sans doute pas été choisi au hasard : il y a chez lui un peu du K de Kafka qui est coupable d’exister dans Le Procès et se cherche une raison de vivre dans le Chateau. Or, le K du film est un répliquant ce qui emporte deux conséquences. D’une part, l’ambiguité du récit d’origine est écartée, la situation clarifiée, le protagoniste principal est bien androïde, portant le poids de la condition humaine à partir d’une enveloppe biotechnologique, d’autre part, le chemin pris est différent, qui ne va plus de l’humain vers l’androide qui lui sauve la vie (Roy Batty sauvant Deckard) mais de l’androïde vers, peut-être, un géniteur humain. Après tout, en ce qui nous concerne, le chemin qui nous mène à l’homme augmenté, est maintenant court ; c’est du moins ce que nous annoncent les apprenti-sorciers en cybernétique de la Silicon Valley. Le temps est proche où nous verrons des répliquants. Mais j’aurais préféré un point de départ différent, partant d’un personnage donné d’emblée comme humain et faisant face à cette condition. Quelque chose de plus humain, de moins froid.
Comme dans Incendies toujours, le film réserve un retournement. K. aura suivi une fausse piste (et nous de même) quoique la vraie passe bien par Deckard, joué de manière émouvante par Harrison Ford, devenu vieillard terrible dans les yeux duquel brille une lueur, donnant plus de gravité au présent, regrettant la vigueur du passé. Deckard réside d’ailleurs désormais dans un immeuble aux allures de chateau, noyé dans des nuages d’ocre, que K touche comme les abords d’un rivage longtemps espéré – car contrairement à Kafka chez lequel K reste toujours écarté du Chateau, chez Villeneuve, le personnage atteint son but, prisme de la ligne claire oblige. Les scènes où K et Deckard se rencontrent sont parmi les meilleures du film. La séquence où ils se retrouvent dans une ancienne salle de spectacle donne lieu à un travail inspiré de Roger Deakins sur la lumière.
A cette quête des origines, Villeneuve mêle des influences que l’on n’aurait pas attendues ici, semblant préparer, selon un esprit de série, la révolution de ces répliquants esclaves des hommes, un messianisme relevant davantage de l’univers de Dune de Frank Herbert (Villeneuve travaillerait d’ailleurs à son adaptation). Cela génère une richesse thématique et participe de la densité narrative du film mais aussi du caractère incertain parfois de sa narration là où Blade Runner racontait l’histoire simple, au fond, d’une apparition, d’une poursuite et d’une disparition. Et lorsque l’amour entre Deckard et Rachel se retrouve réduit au détour d’un dialogue à un schème biogénétique, on se refuse à suivre cette manie dans l’air du temps de la clarté et du tout-explicatif qui non content de vouloir expliquer l’avenir prétend aussi éclairer le passé. Tout le fil narratif dévolu à Wallace, le nouveau « méchant » qui a remplacé Tyrell en tant que concepteur de répliquants et s’exprime en aphorismes abstraits et stériles (plaie du méchant de blockbuster), est ainsi bien peu convaincant. C’est pourtant en sa présence qu’apparait la plus belle image du film, Rachel surgissant du passé dans la splendeur de sa jeunesse. D’où provient cette image qui possède soudain la netteté qui fait souvent défaut au reste ? De Blade Runner de Ridley Scott, dont les images, dont les répliques, continuent de hanter notre imaginaire et celui de ce film 35 ans après.
Strum







