
Après-guerre, plusieurs films hollywoodiens mêlent psychanalyse et cinéma, notamment La Maison du docteur Edwards d’Hitchcock (1945), La Femme au portrait (1944) et Le Secret derrière la porte (1948) de Lang, ainsi que La Vallée de la peur (Pursued) (1947) de Walsh. La singularité de ce dernier film est de le faire dans le cadre d’un western qui emprunte à la tragédie grecque. Une idée particulièrement féconde si l’on songe que la psychanalyse a consisté notamment en une relecture des grands mythes antiques au nom de l’idée qu’ils avaient encore quelque chose à dire de la psychologie de l’homme moderne. Sans Oedipe, la face de la psychanalyse eût été changée. Or, du mythe à la tragédie, il n’y a qu’un pas ; le mythe d’Oedipe donna aussi lieu aux tragédies de Sophocle.
La Vallée de la peur raconte l’histoire d’un homme poursuivi (pursued) par un souvenir d’enfance qu’il n’arrive pas à se remémorer. Walsh filme son histoire comme un film noir, à l’instar de La Fille du désert (Colorado Territory) (1949), un autre de ses grands westerns. La majorité du film consiste en un flashback, procédé typique du film noir que Walsh a notamment réutilisé dans La Femme à abattre. La photographie aux noirs profonds du grand James Wong Howe et la musique cadencée de Max Steiner (répétition de deux notes graves qui fait penser à celle des Dents de la mer de Williams) sont deux autres aspects relevant du film noir. Au début du flashback, Jeb Rand, un enfant caché dans la cave d’un ranch du Nouveau-Mexique, est recueilli par Medora Callum, une veuve déjà mère de deux enfants, Adam et Thorley. Medora élève Jeb comme son fils, prenant toutefois soin de lui cacher les circonstances de son adoption. Jeb a l’impression de grandir dans l’ombre d’une influence néfaste. L’image de bottes marchant de long en large, et le cliquetis d’un éperon, sont tout ce qui lui reste de son passé. Autre nuage pesant sur son destin : un homme nommé Grant Callum (Dean Jagger), lointain parent de Medora, qui veut sa mort et se trouvait présent le jour de son adoption. Une fois devenus adultes, Jeb et Thorley tombent amoureux l’un de l’autre, occasionnant la jalousie d’Adam. Celui-ci ne veut partager ni son ranch ni sa soeur Thorley avec ce Rand issu d’une autre famille à la mauvaise réputation. Comme l’insinue Grant, les Callum et les Rand ont des comptes à régler dont l’histoire est liée à celle de Jeb. Recourant aux grands moyens, Adam décide d’assassiner Jeb.
Un enfant adopté aux mystérieuses origines (idée que l’on retrouve dans de nombreux mythes), un massacre familial, une vengeance au nom du clan dont les conséquences sont pires que le mal, une relation incestueuse (bien que Jeb et Thorley ne soient pas du même sang ils ont été élevés ensemble comme frère et soeur), une rivalité entre demi-frères : absolument tous les éléments de la tragédie grecque sont là. C’est miracle que le film ne s’affaisse pas de lui-même sous tant de références externes. Car cela marche, grâce aux talents conjugués de Walsh, James Wong Howe et Steiner, mais aussi aux accointances secrètes du western et du film noir avec la tragédie grecque, qui trouve ici une scène propre à recevoir l’hubris de ses personnages. La Vallée de la peur est même l’un des tous meilleurs films de Walsh, un western passionnant et racé, où il parait orchestrer la rencontre entre Freud et Sophocle. On se souvient longtemps de ce plan où Jeb chevauche au bas d’une haute muraille de pierre. De loin, il semble minuscule, menacé par cette masse énorme, véritable allégorie du traumatisme freudien étendant sa grande main sur sa victime. Robert Mitchum (Jeb) et Teresa Wright (Thorley) forment un beau couple, même si d’autres acteurs auraient peut-être pu tirer meilleur parti encore de cette histoire, tandis que Judith Anderson arbore en Medora un parfait masque de tragédienne.
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