
Qu’est ce qui produit l’impression la plus forte sur le spectateur dans Quarante Tueurs (1957) : le tonnerre des sabots sur la prairie dans la scène inaugurale ou le « A-ha » ! de Jessica Drummond éperonnant son cheval ? Samuel Fuller connait son affaire, et il raconte cette variation originale du règlement de comptes à O.K. Corral avec la vitalité et les idées de mise en scène qui le caractérisent. Moins profond que Ford (My Darling Clementine), mais plus vif que Sturges (Règlement de Comptes à O.K. Corral), il dépouille le mythe westernien des frères Earp en modifiant sa focale : l’essentiel n’est plus la relation entre Wyatt Earp et Doc Holiday (qui a disparu du récit), ni la lutte entre l’ordre (représenté par le Shérif Griff Bonnell et ses frères) et le désordre amené par les grands éleveurs, mais un conflit entre le devoir et l’amour, car ici une femme est substituée au vieux Clanton. Il y a souvent chez Fuller une histoire d’amour qui se dissimule derrière le bruit et la fureur. Que l’on songe aux très beaux Shock Corridor et The Naked Kiss.
L’histoire d’amour est celle qui va naître entre le Shérif Griff Bonnell, avatar de Wyatt Earp envoyé par l’Etat fédéral, et Jessica Drummond, « la femme au fouet » qui régente la région, forte des 40 pistoleros du titre. Les shérifs locaux, corrompus, sont sous sa coupe. Et le pouvoir fédéral, pour autant que Jessica veuille bien coopérer, semble prêt à fermer les yeux sur l’illégalité du système de prébendes qu’elle a mis en place. Mais au moment où débute le film, elle est déjà lasse de jouer ce rôle de maîtresse-femme qui ne doit jamais montrer la moindre faiblesse. Jessica, c’est Barbara Stanwyck, sa voix grave et ses yeux plissés, qui sont ici fatigués (c’est son dernier grand rôle). Quand arrive Griff, en provenance de Dodge City, comme Wyatt Earp dans l’histoire d’origine, elle s’éprend de cet homme mutique à la droiture sans failles.
Barry Sullivan, qui incarne Griff, est inexpressif et ne possède pas le charisme d’Henry Fonda ou de Burt Lancaster, mais cette inexpressivité même, dans un film où les figures antagonistes entourant Jessica sont lâches et fébriles (son frère, le shérif local amoureux), peut jouer le rôle de roc et de refuge, auquel elle aspire. Quant aux raccourcis du scénarios (Jessica tombe amoureuse en trois scènes), ils sont le pendant du style de découpage rapide de Fuller – qui nourrit ses films noirs – et de sa propension à bâtir un récit autour de grandes séquences (la première confrontation au ranch, la tempête dans le désert, le mariage du frère et son issue tragique, l’inoubliable duel final), dont la résolution naît souvent d’une violence soudaine. Fuller sait fort bien jouer de ces contrastes entre les scènes d’exposition et de dialogues, assez nombreuses et agrémentées de belles chansons, et les brusques coups du sort du récit. « A film is like a battleground« , disait-il. C’est cette alternance entre la tranquillité et la fureur, entre la romance et les coups de feu, et la capacité de la mise en scène à épouser la forme du récit (long travellings dans la rue accompagnant les dialogues, brusquerie du montage accentuant la violence), qui font le charme de ce formidable western au format cinémascope. On retrouve d’autres formes de contraste dans le très beau noir et blanc du film, dû au directeur de la photographie Joseph F. Biroc, à la riche carrière, dans les échelles de plans variées aussi, car aux étendues arides filmées en plans larges répondent parfois en gros plan le paysage des visages, celui oval et captivant de Barbara Stanwyck, celui rude et minéral de Barry Sullivan. Sergio Leone s’en souviendra. Le western est un genre protéiforme qui peut accueillir toutes les expériences formelles.
Qu’importe que la dernière scène ne soit pas très crédible et que le happy end ait été imposé à Fuller par le studio, puisqu’alors retentit de nouveau la chanson « High riding woman » que l’on prend un grand plaisir à réentendre.
Strum