
On joue sa vie sur une scène, et on la jouera bien si l’on croit à son rôle. Bellissima (1951) de Luchino Visconti commence au son d’un opéra : L’Elixir d’amour de Donizetti, dans lequel un homme est berné par un charlatan qui lui vend une bouteille de Bordeaux en lui faisant croire qu’il s’agit d’un philtre d’amour. L’histoire est ici différente, celle d’une infirmière aux fins de mois difficiles qui rêve d’une grande carrière cinématographique pour sa jeune fille de 7 ans. Mais il y a bien un charlatan (le metteur en scène Blasetti dans on propre rôle) et un faux philtre d’amour, celui du cinéma, qui fait rêver avec des décors en toc et de médiocres coulisses. Au début du film, toutes les mères de familles de Rome semblent affluer aux studios Cinecitta, où Blasetti fait passer une audition pour trouver l’enfant qui jouera le premier rôle de son prochain rôle. Et Visconti filme cette séquence comme si nous étions sur une scène d’opéra, avec sa maestria habituelle, et son regard élargi qui saisit l’espace dans sa profondeur et la foule dans son nombre.
Maddalena, qui adore le cinéma, et en particulier le cinéma hollywoodien, où les acteurs et les actrices sont si beaux, a mis tous ses espoirs dans l’audition de sa fille Maria, gracile et sans talent, mais à la bouille adorable. Tempétueuse et volubile, jouant des coudes et des mains, convaincue que par son énergie, elle permettra à sa fille de l’emporter dans la compétition qui s’est ouverte, Maddalena est incarnée par Anna Magnani, avec laquelle Visconti voulait tourner depuis qu’il l’avait découverte dans Rome, ville ouverte de Rossellini. Maddalena est une proie facile pour Alberto (Walter Chiari), qui gravite autour des plateaux sans rôle bien défini, et lui fait croire que moyennant un pot de vin, dans lequel passeront toutes les économies du livret bancaire de la candide femme, il pourra assurer le succès de l’audition de Maria grâce à ses relations.
Visconti ne quitte pas des yeux Anna Magnani et la suit dans les cours d’immeuble, dans les chambres où elle pique le derrière des romaines, au bord du Tibre, écumante, fumante, tempête de femme jamais sevrée de mots. Elle se démène pendant tout le film, sans jamais baisser les bras, en prenant à partie la terre entière, y compris le spectateur, croirait-on. Il s’agit de sa fille, mais c’est son rêve qui est en jeu, sa passion du cinéma qui l’éperonne. Elle a bu de cet elixir d’amour dont nous avons tous besoin et que déversent les écrans. Peu à peu, elle va être dégrisée, au contact des parasites qui gravitent autour du studio : Alberto qui achètera une Vespa avec ses économies, cette ancienne actrice au visage ruinée qui donne des cours de comédie à la petite, cette monteuse qui lui raconte qu’elle fut utilisée un temps, car son visage plaisait, puis jetée au rebut, chacun vivant comme il peut, avec les moyens du bord. Visconti filme une Rome populaire et ivre de mots, mais qui n’est pas la Rome miséreuse de certains autres films néo-réalistes, ni le Milan industrieux et sans espoir de Rocco et ses frères, chef-d’oeuvre auquel ce film-là ne peut se mesurer.
Je n’ai pas tout à fait cru au revirement final, où Maddalena renonce à son beau rêve en regardant un bout d’essai catastrophique de sa fille sous les rires gras et humiliants de Blasetti et son équipe. Il y a là une faiblesse du scénario (où officièrent Zavattini et Suso Cecchi d’Amico pourtant), malgré les signes avant-coureurs de la morale de Maddalena, ou alors une transformation trop soudaine du jeu de Magnani, de mère indigne (où elle est au bord du surjeu) en mère courage aimant sa fille plus que tout (le dernier quart d’heure du film où elle est extraordinaire en louve romaine). Néanmoins, ce retournement repose sur une très belle idée : c’est en voyant sa filler pleurer sur grand écran qu’elle comprend qu’elle souffre de cette audition, et qu’une vie dans le milieu du cinéma, pour laquelle elle n’est pas armée, la fera souffrir davantage encore. Le grand écran a magnifié les larmes de sa fille qu’elle ne voyait plus dans la vie réelle, a transfiguré la réalité, et cette transfiguration s’applique alors à tout le film, le magnifique dernier quart d’heure traversé de larmes et de pénombre rachetant tout ce qui précède.
Aussi ce film assez ambigu est-il à la fois une critique du cinéma en tant qu’industrie (la musique du charlatan de Donizetti se fait entendre dans les scènes se passant à Cinecitta) et une lettre d’amour à la magie de l’écran et à une actrice. Il suffit de croire à l’Elixir d’amour et il accomplira des merveilles. Les cinéphiles admirateurs du Guépard seront ravis d’entendre Maddelana se pâmer en parlant de Burt Lancaster que Visconti choisira pour incarner le Prince Salina dans cet autre chef-d’oeuvre. Le film a fait l’objet d’une belle restauration et d’une reprise en salles.
Strum
En effet, il suffit de croire.
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Oui !
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Malgré quelque menues réserves, ton article a projeté tout le charme de ce film de Visconti qu’il me tarde désormais de découvrir.
Merci et bravo.
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Merci beaucoup, on y retrouve certaines figures de style du metteur en scène.
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