Les Bonnes femmes de Claude Chabrol : les bonshommes

Avec Les Bonnes femmes (1960), Claude Chabrol quitte le territoire littéraire de ses deux premiers films, Le Beau Serge sous ascendance dostoïevskienne, et Les Cousins sous ascendance balzacienne, pour entrer de plain-pied dans la Nouvelle Vague, au sens où ce film, a priori moins personnel que ses deux premiers pourtant, s’inscrit davantage qu’eux dans cette représentation semi-documentaire de la réalité, capturée sur le vif, qui en fut une des caractéristiques.

Les Bonnes femmes dépeint, en fait d’éducation sentimentale, le quotidien morose de quatre vendeuses d’un magasin d’électro-ménager. L’ennui les submerge durant la journée, qui se déroule entre deux pôles : l’attente des rares clients et l’appréhension des caprices d’un patron verbeux aux louches intentions. Le soir, les lumières de la ville, l’ouverture des bars et des dancings, sollicitent leurs sens et leur imagination, leur donnent des occasions d’amusement et de gaieté, mais en font aussi la proie d’hommes insistants, dont elles doivent repousser les assauts sans scrupules. Elles sont pleines d’espérances et de candeur, qui est grande, et en même temps, elles ont peur de l’avenir. Car terne est l’horizon que le film leur présente : un mariage à venir pour l’une sous la surveillance malveillante et intrusive des beaux-parents et du futur mari ; des soirées sans lendemain pour une deuxième, sujette au harcèlement sexuel et aux mains baladeuses ; l’obligation pour la troisième de dissimuler sa passion, chanter dans un cabaret, de peur d’être mal jugée ; quant à la dernière, qui croit encore au prince charmant, elle est poursuivie par un dangereux maniaque à moto. Les Bonnes femmes inaugure chez Chabrol cette veine criminelle qui sera une des constantes de son oeuvre.

Le titre du film fait référence à l’invective d’un homme éconduit qui voudrait sortir avec l’une de nos héroïnes. Ce titre sous forme d’apostrophe mysogyne est volontairement trompeur, et oblitère le contrechamp du film, à savoir le regard des hommes sur les vendeuses. Lorsque Chabrol filme Jane (Bernardette Lafont), Ginette (Stéphane Audran), Jacqueline (Clotilde Joano) et Rita (Lucile Saint-Simon) pendant la journée, il a recours a un motif visuel qui dit ses intentions, un motif d’aquarium : il les expose dans leur magasin, dont les vitres transparentes laissent passer les regards, comme des proies pour les passants et les spectateurs mâles. Le contrechamp du film est ce regard qui, de l’extérieur, plonge à l’intérieur de l’aquarium : celui des des dragueurs, des voyeurs, des motards, de tous ceux qui ne pensent qu’à mettre cette gent féminine dans son lit, bref des bonshommes, pourrait-on dire. Le fait que le film soit sorti dans une atmosphère de scandale en 1960 et assorti d’une interdiction aux moins de 18 ans, au point que le titre semble reporter sur les femmes de moeurs libres la faute des agressions sexuelles dont il rend compte, fait voir tout ce que la société française a toléré jusqu’ici, tolérance mise à mal par le mouvement « #MeToo » et les révélations récentes de Judith Godrèche sur son enlèvement par Benoit Jacquot à l’âge de 14 ans, enlèvement connu et accepté par le milieu du cinéma, sans que personne ne s’avise de son catactère intolérable. Le film en acquiert une nouvelle résonance. A nos yeux décillés, Les Bonnes femmes de Chabrol raconte une bien curieuse et bien rude éducation sentimentale.

La scène de la piscine est à cet égard symptomatique : Chabrol y filme le harcèlement qu’inflige deux mufles à nos quatre héroïnes dans une piscine publique sous le regard indifférent des baigneurs, sans que personne n’intervienne pour y mettre un terme, sinon un homme d’une inquiétante obstination qui se révèlera plus tard être un tueur de femmes, et qui n’attendait que cette occasion pour se faire présenter à Jacqueline. Il ne suffit pas de parler d’évolution des moeurs en observant que ce qui était accepté hier ne l’est plus aujourd’hui, encore faut-il se défaire d’une lâcheté collective.

Avec une précision et un regard d’entomologiste, sur un ton de chroniqueur fataliste qui nous avertit de ce qu’il observe, puisque la société indifférente ne l’observe pas, Chabrol fait prendre conscience de tout cela dans ce film, de cette espèce d’oppression permanente que subissent les quatre héroïnes, et la première séquence où Jane, se fait ennivrer dans un bar puis emmener dans l’appartement de deux hommes d’humeur libidineuse, n’est autre que la description d’un viol, puisqu’elle se retrouve contrainte en fin de soirée, poussée à bout, de céder à leurs assauts dans la salle de bain tout en essayant de se défendre, Chabrol laissant prudemment cette dernière scène hors champ, compte tenu de la censure alors en vigueur. Mais ce qui n’est pas hors champ, c’est le plan final sur ce visage de femme qui plante son regard dans l’oeil de la caméra, qui relève à la fois du défi (ce regard indique qu’elle entend continuer à se comporter comme elle l’entend, en dansant si cela lui plait, en continuant même à croire au prince charmant si cela lui chante, et peu importent les bonshommes qui la jugent) et de l’identification d’un contrechamp masculin dans les salles obscures aussi bien que dans les night clubs. C’est alors le film qui nous regarde. A sa manière particulière, un des grands films de Chabrol, en avance sur son temps, le premier dont le scénario fut écrit par Paul Gégauff, qui devait l’accompagner ensuite et qui n’avait officié qu’aux dialogues dans Les Cousins.

Strum

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2 Responses to Les Bonnes femmes de Claude Chabrol : les bonshommes

  1. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Bravo et merci pour cette critique d’un Chabrol qui m’était apparu également comme véritablement précurseur. On y trouve même une certaine audace visuelle (notamment la scène de bar avec les hommes grimés) que Bernadette Lafont, de mémoire, avait vu comme une anticipation des « Oranges Mécaniques » de Kubrick.
    Sans aller jusque là, « les bonnes femmes » est un Chabrol qui compte, et pourtant, de mémoire assez mal compris à sa sortie sinon par Sagan.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci à toi. Quel film de Chabrol en effet. Les moeurs ont évolué même s’il reste beaucoup à dire et à faire. Bien sûr, Les Bonnes femmes n’ont rien à voir avec Orange mécanique. C’est d’ailleurs beaucoup mieux – le film de Kubrick m’avait cassé les pieds.

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