L’Innocence de Hirokazu Kore-eda : début obscur, épilogue de lumière

Un récit raconté selon trois points de vue qui en modifient le sens à chaque fois que le narrateur change : on pense immanquablement à Rashômon de Kurosawa. Sauf que le maître japonais n’y évoquait la relativité de la vérité que pour mieux faire triompher un acte de bonté pure : recueillir un bébé abandonné. Les intentions de Kore-eda sont ici tout autres, elles sont toujours les mêmes, qui se poursuivent de film en film: il s’agit pour lui de redire que la société japonaise dévore les individus et plus particulièrement les enfants, comme un Leviathan insatiable. Depuis plusieurs films, il s’y emploie à travers des récits de plus en plus complexes, aux fils entrecroisés et successifs. A ce faste narratif, on peut préférer la simplicité de ses chefs-d’oeuvre du début des années 2000 : Nobody Knows et Still walking. Mais il y a tant de films qui ne racontent rien ou presque que l’on aurait tort de faire la fine bouche devant un tel talent, capable de renouveler son matériau narratif de film en film.

Trois points de vue donc. Dans un premier temps, celui d’une mère veuve qui essaie tant bien que mal d’élever son fils frappé d’un mal de vivre indéfinissable et qui finit par trouver un coupable tout désigné : son professeur de CM2 qui aurait insulté et battu l’enfant. Dans un deuxième temps, celui du professeur qui s’avère, à la grande surprise du spectateur, bon et attentif. Puis, vient le dernier tiers qui donne la parole aux enfants, comme l’a presque toujours fait Kore-eda depuis Nobody Knows, ces enfants que la société japonaise ne veut pas voir, auxquels elle refuse le droit d’être libres. Au terme de chaque récit, surgit le même constat : un individu est sommé de se sacrifier sur l’autel de la société, sur le billot de la communauté : la mère dans le premier récit qui ne vit plus que pour élever son fils ; le professeur dans le deuxième, pour le bien supposé de son école (sans compter le mari de la directrice) ; et l’enfant différent dans le troisième récit. Heureusement, survient comme dans Rashômon, un épilogue ponctué par un plan sublime, un plan tout imprégné de liberté et d’espoir, et qui donne le ton final de ce beau film, qui commence dans l’obscurité et finit dans la lumière. Sous couvert du « chacun sa vérité » de Pirandello, Kurosawa parlait in extremis de bonté, cette bonté propre à soigner les maux de la société de son temps (du moins le croyait-il au début). Derrière le paravent de sujets de société, ici celui d’un amour homosexuel naissant chez deux enfants (sur un tel sujet, un autre cinéaste aurait pu faire un pensum), Kore-eda nous parle du désir de liberté au sein d’une société japonaise cadenassée. Ce qu’il nous montre aussi, c’est l’impuissance du spectateur à bien juger : à la fin du premier récit, on est persuadé que le professeur est coupable alors que la seconde partie nous révèle qu’il n’en est rien. Cette construction narrative certes alambiquée n’est pas gratuite, elle n’est pas d’un narrateur magicien se moquant du spectateur : elle nous renvoie à cette condition qui est la nôtre quand nous avons à juger de la vie des autres : limité par notre visière étroite et nos vue trop courtes, nous sommes souvent incapables de bien sonder les êtres et les situations.

On trouve dans le film quelques longueurs, nées du caractère toujours pédagogique du cinéma de Kore-eda, et il n’y a pas là les fulgurances de mise en scène d’un Kurosawa (pas de composition de plans en triades virtuoses comme dans Rashômon par exemple ; plutôt quelques plans d’ensemble, d’un caractère paisible qui dissimulent le drame en gestation dans cette localité japonaise), mais que de réserves de tendresse possède encore dans le grenier de son esprit et de ses souvenirs ce diable de Kore-eda, qui ne déçoit presque jamais. Ryūichi Sakamoto, décédé en 2023, signe ici la dernière musique de film de sa carrière.

Strum

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9 Responses to L’Innocence de Hirokazu Kore-eda : début obscur, épilogue de lumière

  1. Avatar de Carole Darchy Carole Darchy dit :

    Merci pour ta critique !
    Le titre en anglais (Monster) renvoie davantage à ce Léviathan que le titre français .
    C’est vrai que le film est un peu alambiqué mais néanmoins Kore-Eda réussit ce tour de force de relancer à chaque perspective le film et à offrir une très jolie fin pleine de poésie, de liberté et de tendresse.
    Le film est très très réussi, en deçà de Nobody Knows et Still Watking qui restent selon moi en tête, mais un film qui restera comme un des plus beaux de Kore-Eda.
    Un des enfants ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de « nobody knows ».

    J’ai beaucoup aimé le personnage de la directrice d’école : on a toute la rigidité de la société japonaise, tout son sentiment de culpabilité ( ne se punit elle pas à nettoyer le sol de cette école ? ), l’esprit de sacrifice (mari), mais également le lien qui se crée avec l’enfant à la fin du film et cette réplique «  ce que tu ne peux pas dire, souffle le », un autre moment poétique et plein de tendresse de ce film. Vraiment un très beau film.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci Carole pour ce complément. Effectivement, je ne connaissais pas le titre anglais qui est beaucoup plus approprié par son caractère polysémique : le monstre est à la fois l’enfant et la société japonaise. Tout à fait pour la directrice d’école (j’ai écrit vite et oublié de parler du sacrifice du mari).

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  2. Oulala tu spoiles!! Même au Masque (le dernier de Jérôme Garcin) ils ont réussi à se taire.
    Comme toi je place Nobody knows au sommet mais je pense que Kore Eda devient de film en film un de mes réalisateur préféré. Indispensable en tout cas.
    Marcher ainsi vers la lumière, c’est beau.

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  3. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    « la société japonaise dévore les individus et plus particulièrement les enfants, comme un Leviathan insatiable » pourrait être une formidable introduction aux récents « Godzilla » ayant émergé de la Toho. Dans le plus récent des deux, on y croise d’ailleurs Sakura Ando qui interprète dans ce Kore-eda la mère veuve du garçon taciturne. Deux genres très différents mais qui proposent un même regard sur la société japonaise, figée dans le silence, écrasée par le poids de l’honneur qui dicte sa loi sur les relations sociales. Un raie de lumière est toujours un bonheur quand il vient conclure un constat si sombre.
    Très belle critique.

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  4. Salut Strum. Message tardif car je viens de voir le film ce soir.

    J’ai le même sentiment que toi : c’est un très beau film et on aurait tort de faire la fine bouche mais le Kore-Eda minimaliste de Nobody knows ou de Still walking me manque un peu : c’est dans ces films là que sont génie était à son zénith à mon avis.

    Le scénario n’est pas signé Kore-Eda lui-même et est d’une précision diabolique, tellement diabolique que j’ai longtemps considéré le film comme un thriller (avant le milieu de la troisième partie en fait) et j’ai eu du mal à « switcher » lorsque vers la fin et jusqu’au plan final, on se rend compte qu’il s’agit plutôt d’une histoire d’amitié entre deux enfants (perso, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une amitié homosexuelle ou destinée à le devenir).

    Enfin, c’est juste histoire de parler, parce que quoi qu’on en dise, c’est quand même un très beau film.

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