Femmes, femmes de Paul Vecchiali : jouer la comédie

Dans Femmes, femmes (1974), Paul Vecchiali filme deux comédiennes dont l’heure de gloire est passée. L’une, Sonia Saviange, continue d’espérer, de courir le cachet et les auditions, l’autre, Hélène Surgère, a renoncé, restant chez elles à attendre toute la journée, en buvant du mauvais champagne. Aux murs de leur appartement, qui surplombe le cimetière Montparnasse, sont affichés les visages des stars d’antan, les actrices vedettes des années 1930 (même si l’on voit aussi certaines couvertures de la revue Cinévie qui fut créée en 1945). C’est le contrechamp de la gloire qui s’est enfuie, qui observe, mi-goguenarde, mi-désolée, cette vie de comédie décevante, en noir et blanc, bornée par les murs de l’appartement. Le cinéma, le théâtre, c’est toute la vie d’Hélène et de Sonia, mais leur regard est tournée en arrière, vers ces années 1930 que Paul Vecchiali chérit et auxquelles il a consacré son Encinéclopédie. Un horizon qui est derrière soi, ce n’est plus un horizon atteignable, et c’est pourquoi il ne reste à Sonia et Hélène qu’une seule ressource : jouer la comédie encore et toujours, à toute heure du jour et de la nuit, quand elles se retrouvent et quand elles se quittent, dans les vapeurs de l’alcool.

Jouer la comédie : il y a dans l’association de ces deux mots quelque chose de dissonant par rapport à ce que cela implique, qui n’est ni jeu, ni comédie (dans une certaine mesure). Pour Sonia et Hélène, il en va de leur vie : elles jouent à en mourir, et plus elles jouent, plus elles révèlent ce qu’elles sont, des comédiennes que la gloire a feintées, bien qu’ayant connu des bonheurs – connus par elles seules. Jouer la comédie, c’est pour elles se dévoiler entièrement, avec leurs petites manies, leurs souvenirs de scène, leur vision d’Andromaque, leurs pudeurs et leurs impudeurs. C’est faire passer physiquement, dans la voix qui tremble ou se gonfle d’émotions, dans le geste ample ou retenu, ce que l’on est vraiment, son être vrai débarrassé des masques du jeu social. Paul Vecchiali aime les comédiennes, il aime Hélène Surgère et Sonia Saviange qui portent leur vrai nom dans le film, non par afféterie mais bien pour signaler que le jeu de la comédie est une entreprise de dévoilement des actrices et des acteurs qui se mettent à nu. « Tout est vrai« . Et si tout est vrai, les coups de poignard le sont aussi. Peut-être qu’en poignardant cet homme venu dans leur appartement, Hélène et Sonia vengent, d’ailleurs, à plusieurs années de distance, les stars des années 1930 qui les regardent en contrechamp et qui furent assassinées dans plus d’un film français de cette époque-là, quand le cinéma français ne réalisait pas toujours tout ce qu’il devait à ses actrices.

Cela explique la suprématie, dans le film, des numéros d’actrices sur l’intrigue. Femmes, femmes est un film qui semble avoir été pensé à partir de ses actrices, comme un documentaire en noir et blanc sur des actrices, et non à partir d’une idée de récit : ce sont elles, toujours, qui sont mises en valeur, qui donnent leur substance et leur ton aux scènes, selon leur humeur ; ce n’est jamais la structure narrative qui prime, qui paraît naître au fur et à mesure de son déroulement, dans un certain degré d’improvisation (les scènes avec le docteur qui relèvent de la pochade de troupe de théâtre). C’est pourquoi cette structure est si lâche, si insaisissable, oscillant entre la comédie et le mélodrame, entre le théâtre et le cinéma, entre la vie et la mort, entre la poésie d’Andromaque et les allusions sexuelles, entre l’adresse complice au spectateur qui brise l’illusion du quatrième mur (pas du tout dans une perspective brechtienne mais pour faire ressentir quelque chose au spectateur, ainsi dans les scènes chantées d’une voix qui tremble, en direct) et la soudaine flambée de la tragédie, selon l’humeur du jour. C’est dans ce lieu incertain où se déroule le film que nous apprenons à connaître Sonia et Hélène, et elles finissent, peu à peu, par nous bouleverser (peu à peu, car il faut au spectateur habitué aux récits structurés de manière plus conventionnelle un temps d’adaptation). Un tel film repose nécessairement beaucoup sur ses actrices et sans les formidables Hélène Surgère et Sonia Saviange, Femmes, femmes serait parfois fastidieux.

Le film est confiné entre ces deux horizons : celui inatteignable des années 1930 (le contrechamp des affiches de star), qui ne peut être qu’une passion consolatrice mais non propre à fonder un futur, car tout cela est passé et s’est enfui, et celui que révèle soudainement un mouvement de caméra, après une première partie qui se déroule entièrement dans l’appartement : l’horizon du cimetière, dont l’image va devenir récurrente, et qui va finir par prendre de la place dans les plans ; jusque dans ces plans de lézard et de chauves-souris enfantés par l’ivresse mauvaise de l’alcool et qui sont les prémisses de la mort à venir, jusqu’à l’atroce hurlement de douleur final, d’autant plus saisissant et poignant que le film n’a cessé de dévoiler toujours plus le désespoir de ses actrices, nourri au poison de l’alcool. Ici, comme dans Corps à coeur, il faut à un moment que les choses s’arrêtent, que le jeu cesse, que la passion de la comédie cède la place à la peur de l’anéantissement. Comme si Paul Vecchiali voulait dire que cesser le jeu de la comédie, c’est figer pour toujours l’oscillation du pendule.

Strum

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