Le Parfum vert de Nicolas Pariser : les néonazis aux trousses

Chlorophylle de Raymond Macherot : quiconque a découvert cette merveilleuse bande dessinée belge enfant ne peut en garder qu’un souvenir indélébile. Macherot y révèle un sens de la narration qui permet à ses histoires de rivaliser avec les meilleurs récits d’aventures. Aussi le spectateur du Parfum vert (2022) pour lequel le souvenir des exploits du courageux lérot reste vivace ne peut-il que se réjouir de voir le méchant Hartz collectionner les dessins de Macherot, qui ornent les murs de sa bibliothèque. Cette allégeance à la bande dessinée belge a d’ailleurs été annoncée d’emblée puisque dans le prologue du film, qui voit un comédien de la Comédie-Française mourir empoisonné sur scène, son ami Martin (Vincent Lacoste) est habillé en Tintin. Un peu plus tard, en fuite à Bruxelles, il fera la connaissance de policiers belges mousachus épigones des Dupondt.

Se placer sous l’égide d’anciens récits, se nourrir de la sagesse des classiques, Nicolas Pariser l’avait déjà fait avec succès dans ses précédents films, Le Grand Jeu et Alice et le maire, qui s’inspiraient pour le premier de Sous les yeux de l’Occident de Conrad, pour le second de L’Homme sans qualités de Musil. Mais ces sources d’inspiration étaient mises à distance, intégrées à des intrigues flottantes et paradoxales, répondant à une vision du monde singulière, celle du cinéaste ; elles ne nuisaient nullement au récit et ne pouvaient être identifiées que par un système d’échos, derrière l’intrigue de surface. Il en résultait un surcroit d’intérêt, une impression d’arcanes à déméler, reflétant la complexité de notre monde actuel. Or, dans Le Parfum vert, ces références ne servent plus de cadre à l’arrière-plan du récit, elles en forment le premier plan, elles sont revendiquées, elles sont extrêmement visibles. Cette visibilité n’est pas gênante quand il s’agit d’Hergé et Macherot car il s’agit les concernant de clins d’oeil de bédéphiles. Il en va tout autrement s’agissant des multiples références essaimées dans Le Parfum vert au maître inimitable et insurpassable du récit policier ludique : Alfred Hitchcock, qui est le véritable inspirateur du film. Le maître du suspense est cité partout, du premier plan où un chignon blond aspire l’image en son centre, jusqu’aux derniers où « Anthracite » (du nom du rat noir imaginé par le génial Macherot, nemesis de Chlorophylle), l’arme absolue que convoitent les néonazis, se fait McGuffin ou presque. Toute la première partie est un décalque des 39 marches et surtout de La Mort aux trousses, puisque Martin est enlevé au début du film et se retrouve dans une villa inconnue, où l’accueille un méchant doucereux et où il est drogué par ses sbires, avant de s’enfuir en train pour prévenir un assassinat, pareil à Cary Grant chez Hitchcock, lui aussi drogué et faussement accusé d’un meurtre. Même la musique de Benjamin Esdraffo s’inspire de Bernard Herrmann. Dès lors, Nicolas Pariser expose son film à une comparaison impitoyable avec un des plus grands maîtres du cinéma, qui possédait un prodigieux sens du découpage et dont la caméra était d’une élégance sans pareil dans le cadre d’une comédie policière. Personne ne peut sortir vainqueur d’un tel exercice de comparaison, ni Pariser face à Hitchcock, ni a fortiori Vincent Lacoste face à Cary Grant. Quoique son intégration au récit ne soit pas des plus convainquantes sur le plan de l’écriture du scénario, Sandrine Kiberlain s’en sort globalement mieux en dessinatrice de bandes dessinées un peu fofolle poursuivie par une mère envahissante – mais c’est peut-être justement parce que son personnage est moins hitchcockien. Cette visibilité assumée entrave le plaisir de l’invisible et du dissimulé qu’il y avait dans les précédents films du cinéaste, bien qu’il faille certes une louable ambition pour se lancer dans une telle entreprise, rare dans le cinéma français d’aujourd’hui, et que d’autres spectateurs se réjouiront peut-être du caractère ludique de ce labyrinthe de références.

C’est dommage parce que dès que Nicolas Pariser retrouve les particularismes de son cinéma dans la deuxième partie du film, à travers les dialogues de ses deux personnages ashkénazes, emprunts de naturel et en même temps à double fond, posant la question de l’identité culturelle de l’Europe et de son avenir, le film trouve une meilleure assise et de plus profonds échos que les références de surface à Hitchcock, en leur substituant des liens souterrains avec notre histoire (l’ombre de la Shoah) et notre présent (le danger de la manipulation sur les réseaux sociaux), ce qui fait remonter du fond des cadres un sentiment d’angoisse. Il y a des choses qui ne passent pas. Intégrer dans une intrigue policière ludique une inquiétude liée à la situation géo-politique, Hitchcock le faisait aussi indirectement dans Une femme disparaît, sauf que ce dernier film se déroulait dans un pays d’Europe central imaginaire, avant la catastrophe de la seconde guerre mondiale, alors que Nicolas Pariser se situe après la nuit et les camps, à notre époque, où le souvenir et la crainte des évènements passés continue de peser sur les générations qui ont suivi. Bien que le mélange de légèreté et de gravité ne se fasse pas sans heurts, lorsque Martin est sujet à une crise d’angoisse dans un train s’arrêtant à Nuremberg, l’étreinte du film se fait soudain plus forte et l’on ne pense plus du tout à Hitchcock. Il en va de même lorsqu’on entend les menaces d’anéantissement à peine voilées de Hartz et l’on songe alors au « sale juive » de la représentation théâtrale inaugurale. Néanmoins, dans l’ensemble et sur le plan cinématographique, c’est la déception qui prédomine.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, Cinéma français, critique de film, Pariser (Nicolas), est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

10 commentaires pour Le Parfum vert de Nicolas Pariser : les néonazis aux trousses

  1. princecranoir dit :

    Brillante analyse. Je constate que ta plume n’a rien perdu de sa finesse avec le passage à la Nouvelle année. Je te la souhaite d’ailleurs excellente et riche d’autres chroniques aussi passionnantes que celle-ci.
    Et merci d’avoir mis en lumière cette référence à Raymond Macherot, auteur que je ne connaissais pas jusqu’ici. L’univers de la bande dessinée belge allié à celui d’Alfred Hitchcock est un postulat audacieux mais plutôt bienvenu me semble-t-il. Certes, comme tu le soulignes, Pariser prend un risque en alignant les références et s’expose à une comparaison forcément défavorable pour lui, mais nombreux sont ceux qui avant lui n’ont pas hésité à suivre la trace du maître anglais : Spielberg, Chabrol, Polanski et surtout une grosse part de l’œuvre de Brian De Palma (ce qui lui a d’ailleurs été très largement reproché pendant longtemps). Alors, pourquoi pas Pariser ?
    Étonnamment, mes griefs contre le film se nichent précisément là où tu situes ces qualités. J’ai trouvé Lacoste assez drôle et sensible (ce qui est une qualité quand on fait une comédie) mais Sandrine Kiberlain sous-exploitée, et finalement peu crédible. Quand aux références juives, je les trouve vraiment intégrées à gros traits, parfois avec une lourdeur hors-sujet (la fameuse scène du train de Nuremberg).
    Sans emprunter la même voie (de chemin de fer) nous parvenons à la même conclusion néanmoins.

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      Merci et bonne année ! Je te recommande chaudement la lecture de Chlorophylle de Macherot – en particulier les premiers épisodes – une fabuleuse BD. Je crois que je connais trop bien Hitchcock, avec une mémoire de ses plans, pour ne pas tiquer face à un film qui s’inspire si manifestement de son univers et de ses trames. Spielberg, Chabrol, Polanski, et même De Palma ont leur univers visuel propre, assez différent, de celui d’Hitchcock, ce qui n’est pas le cas de Pariser. Je préfère toujours l’original à la copie. En réalité, même si je n’ai pas insisté là-dessus, je pense comme toi, qu’il y a un problème d’écriture dans le film, y compris dans l’intégration d’un personnage comme celui de Kiberlain et dans celle des références juives, néanmoins ces dernières sont liées au dissimulé que j’avais bien aimé dans les premiers films de Pariser. Je suis déçu car j’avais envie d’aimer ce film.

      Aimé par 2 personnes

  2. Pascale dit :

    Une déception pour à peu près tout le monde pour ce film écrasé de références.
    Sans compter que les déclarations prétentieuses et péremptoires du réalisateur (lues après avoir vu le film) n’arrangent rien au fait que l’entreprise fait un gros flop je crois.
    Contrairement à toi, c’est Vincent Lacoste qui m’a procuré les meilleurs moments.
    Le numéro de fofolle de Sandrine Kiberlain commence à être un peu répétitif et lassant aussi de film en film. Alors que Vincent ne cesse de surprendre et se renouveler.

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      Vincent Lacoste est pas mal dans l’absolu mais comme Nicolas Pariser le place dans la même situation que Cary Grant chez Hitchcock, je me suis trouvé obligé de comparer les deux acteurs et évidemment cela ne tourne pas à l’avantage de Lacoste.

      J’aime

  3. Benjamin dit :

    Diable ! Encore un ! Les déçus se rencontrent plus nombreux sur mon chemin de spectateur-lecteur que les pèlerins sur les routes de Saint-Jacques… Je fais donc parti de ces happy few, ceux qui « se réjouissent du caractère ludique de ce labyrinthe de références ».

    Hitchcock faisait certes dans le ludique, pince sans rire tout en livrant un récit sérieux. Pariser donne dans le ludique aussi mais son sourire est plus franc. Sans aller jusqu’au pastiche (quoique), il y a bien de la comédie ici, et ce pas de côté allègre me semble dédouaner le réalisateur de la copie inerte ou de l’hommage balourd. C’est amusant, plutôt léger (excepté dans le train avec une évocation qui a manqué d’être plus subtile), ça cavalcade d’un endroit à l’autre et, probablement à la faveur d’une totale surprise, ça m’embarque.

    J’aime

    • Strum dit :

      Et je suis heureux qu’il y ait des heureux comme toi car je trouve qu’il faut défendre le cinéma de Nicolas Pariser. C’est au niveau de la fabrication plutôt qu’à celui des intentions que le bât blesse pour moi. Mais je suis le premier à être déçu d’être déçu car je me réjouissais de voir le film.

      Aimé par 1 personne

  4. Merci pour ta critique, cela à l’air assez décevant et comme de tout façon, il est peu probable que cela passe chez moi …

    Je n’ai rien vu de Pariser mais j’aimerais bien voir Alice et le maire (même si je n’ai pas lu Musil), tu en avais dis du bien je crois et l’opinion générale était positive.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s