Memoria de Apichatpong Weerasethakul : la mémoire d’un autre

Dans une vie, il arrive parfois que l’on entende un cri ou un bruit nocturne. On ne sait d’où il provient, à quel monde il appartient, quelle angoisse il exprime. Ce cri peut hanter qui l’entend pendant plusieurs jours, plusieurs mois, plusieurs années peut-être. C’est un tel bruit qu’entend Jessica Holland (Tilda Swinton) au début de Memoria (2021) du réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, alors qu’elle dort dans son appartement. Une détonation aux échos caverneux, quelque chose qui ressemble à la chute d’un bloc de granit dans les ténèbres. Ce bruit va la poursuivre pendant plusieurs jours, pour finir par envahir son espace mental, se répétant sans crier gare dans son for intérieur et dans la matière sonore du film. Ce bruit, seule Jessica l’entend alors, et l’on ne sait si sa première occurence était déjà une sommation intérieure que nul ne pouvait entendre sinon elle ou une détonation extérieure qui se ferait ensuite mémoire.

Jessica est venue à Bogota, en Colombie, voir sa soeur atteinte d’une mystérieuse maladie. Elle y rencontre également une archéologue française (Jeanne Balibar) chargée d’examiner les os d’une femme assassinée au cours d’un rituel et dont les restes ont été découverts pendant la construction d’un tunnel creusé sous la Cordillère des Andes. La mystérieuse détonation, la maladie de la soeur, la construction sous la jungle, l’exhumation d’une douleur et d’une violence historique passées, tout cela est assemblé de manière éparse par le découpage de Weerasethakul qui ne s’appuie pas sur une intrigue traditionnelle, sur une narration charpentée, mais articule ses images autour d’une série de signes et d’échos. C’est comme si le spectateur était lui-même sommé de bâtir l’intrigue en ordonnant les pièces dispersées d’un puzzle à déchiffrer. C’est la raison de la longueur de certains plans fixes qui en rebutera certains : forcer le spectateur à prendre conscience de son rôle, à entrer dans le film en apportant sa propre curiosité, sa propre histoire, ses propres connaissances, pour se faire enquêteur de la détonation d’origine lui aussi.

Toute une littérature sud-américaine semble s’être penchée sur le berceau de ce film. Jessica est à la recherche d’un souvenir ou d’une mémoire, comme dans Le Songe des héros de Bioy Casarès. Le second Hernan Bedoya qu’elle rencontre reste immobile de crainte d’être submergé de trop de mémoires, comme Funès dans la nouvelle éponyme de Borgès. Même le bruit qu’a entendu Jessica pourrait être relié aux Fils de la vierge, la nouvelle de Cortazar, par un système d’échos passant par Blow Up d’Antonioni et Blow Out de De Palma. Néanmoins, cette littérature là était forte d’une intrigue qui n’est pas le mode narratif choisi par Weerasethakul. Surtout, le film va finir par relier la mémoire de Jessica à la mémoire du monde, s’inscrivant dans un autre sillon thématique. Le sens véritable du film se dévoile dans son dernier tiers, où Jessica quitte Bogota pour se rendre dans un village de l’Amazone se situant près du chantier de construction du tunnel. La forêt vierge, à la fois obscure et proche, aux sons mystérieux et aux déclinaisons de vert profond, devient alors une autre présence physique capturée dans des plans dotés de belles diagonales. C’est dans ce village qu’elle rencontre le second Hernan Bedoya (après le premier qui était ingénieur du son) et finit par comprendre qu’il vient d’un autre monde, rencontre qui fait écho au Vaudou de Jacques Tourneur où l’héroïne-zombie envoutée portait aussi le nom de Jessica Holland. Ce système d’échos réveille une douleur passée, tout comme Vaudou réveillait la douleur et la mémoire de l’esclavagisme. La douleur est ici celle d’Hernan Bedoya, puisqu’il s’avère que la détonation du début provenait de sa mémoire, était issu d’un traumatisme de son enfance, le traumatisme d’un abandon. Un peu comme dans les livres de W.G. Sebald, où le présent porte la trace des horreurs du passé, et où ce sont d’abord les émigrants qui en portent le fardeau au risque de la dissolution, Jessica a entendu l’écho d’une histoire douloureuse qui a traversé le temps et l’espace par quelque tunnel inconnu creusé dans la mémoire et la matière du monde. Elle porte désormais la mémoire d’un autre qui est aussi la mémoire traumatique du monde. Notre mémoire est une jungle traversée de tunnels semblables au tunnel creusé sous la montagne dans le film.

Le film est l’histoire de ce cri issu du passé qui surgit dans le présent. Pas seulement le cri ou bruit intérieur que Weerasethakul lui-même affirme avoir entendu dans son cerveau et qui aurait inspiré ce film, mais le cri ou le bruit nocturne que nous avons tous entendu un jour en nous demandant d’où il provient, à quel monde il appartient, quelle angoisse il exprime. La mémoire d’un autre, le traumatisme d’un autre, la culpabilité d’un autre, peut-être, que l’on porte alors, et qui finit par devenir notre propre conscience et notre propre culpabilité. Un film étonnant aux très beaux derniers plans, à la mémoire longue aussi, réalisé par un cinéaste notoirement difficile. Belle interprétation de Tilda Swinton.

Strum

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9 commentaires pour Memoria de Apichatpong Weerasethakul : la mémoire d’un autre

  1. Pascale dit :

    « Le mode narratif choisi par Weerasethakul » ??? Il n’a pas de mode narratif selon moi.
    S’il faut toutes ces références pour appréhender ce film, je renonce. Mais je ne renonce pas chaque fois à aller voir les films de ce réalisateur mystérieux qui ne s’embarrasse pas de la difficulté du spectateur à comprendre.
    Il y a des images somptueuses certes, un sens certain du cadre. Je pense qu’il pose sa caméra et va se promener ou déjeuner et laisse ses acteurs improviser.

    ATTENTION SPOILER.
    J’ai quand même bien ri lorsqu’apparaît la soucoupe volante. Comme si là, le réalisateur nous donnait la clé du bruit. Mais c’est un peu poussé loin et fait retomber le soufflet du mystère.

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    • Strum dit :

      Trouver des cadres aussi composés n’est pas à la portée de tout le monde et prend du temps. On ne pose pas sa caméra en allant déjeuner pour y arriver… mais oui, c’est un cinéma difficile qui exige que le spectateur fasse une partie du travail.

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  2. ornelune dit :

    Tu dis bien ce qu’est le film, « une série de signes et d’échos », Weerasethakul dispose des éléments épars qui entretiennent des liens décousus, pas évidents à saisir, mais qui nous laissent souvent curieux et tout autant hébétés. Pour répondre à Pascale, on n’est pas obligé, pour apprécier, d’avoir toutes les références que tu donnes Strum, même si bien sûr elles sont utiles à bien des égards. On peut simplement recevoir ce film très beau et se l’approprier à sa façon, avec ses propres ruminements. Ceci dit quand tu compares le récit au puzzle, ça me fait penser au rêve ou au souvenir lointain. Si on veut le saisir, il faut faire faire un travail à nos mémoires. Je ne connais que trois films du réalisateur mais la mémoire est dans ceux-là et, même si ce n’est pas très juste de le présenter ainsi, on dirait qu’il aborde ce thème plus « frontalement » ici. J’adore l’idée que tu amènes des tunnels pour relier les idées ou les souvenirs entre eux (des tunnels sous une jungle dans nos têtes).

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    • Strum dit :

      Merci Benjamin. Oui, le film nous demande de faire un travail. J’ai plus aimé ce que je pensais et au final je ne trouve pas le film si abscons que cela, même si évidemment il est particulier dans sa forme. Du même réalisateur, je crois avoir vu aussi à sa sortie Syndrome and a century, mais j’en ai un souvenir confus et en tout cas j’avais beaucoup moins aimé que ce Memoria.

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  3. Denis Hamel dit :

    bonjour newstrum, à la lecture de votre article, plusieurs questions me viennent à l’esprit :

    i. pourquoi gardez-vous l’anonymat ? vous avez peur de quelque chose ?…

    ii. qu’espérez-vous en écrivant de tels textes ? est-ce que cela vous apporte quelque chose ?

    iii. pensez vous que les gens lisent plutôt vos textes avant, ou après avoir vu le film ?

    iv. pensez vous qu’ils en retirent quelque chose ? quoi ?

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    • Strum dit :

      Bonjour, vous êtes bien curieux ! A vrai dire, je ne me suis jamais posé ces questions. J’écris pour mon propre plaisir et de ce point de vue, cela m’apporte quelque chose. Je n’espère rien de plus, en tout cas jusqu’à présent. Quant à ce que cela apporte éventuellement à mes lecteurs, c’est à eux (à vous donc) de le dire. Enfin, je préfère garder l’anonymat pour des raisons professionnelles.

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  4. Zeldoune dit :

    Dans « La fleur de Coleridge », Borges évoque l’idée que toute la littérature n’aurait en réalité qu’un seul auteur. Borges cite Paul Valéry : « Une histoire approfondie de la littérature devrait donc être comprise, non tant comme une histoire des auteurs […] que comme une histoire de l’esprit en tant qu’il produit ou consomme de la « littérature », et cette histoire pourrait même se faire sans que le nom d’un écrivain y fût prononcé ».

    On pourrait également citer un autre poète français (et pas n’importe lequel), dans « Les Phares » :

    « C’est un cri répété par mille sentinelles,
    Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
    C’est un phare allumé sur mille citadelles,
    Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois ! »

    Il me semble qu’il y a quelque chose de cet ordre dans ce beau film.

    Tilda Swinton me semble vraiment remarquable ici, j’ai lu (ou entendu) un rapprochement avec Buster Keaton qui m’a paru tout à fait pertinent.

    Le film est bien entendu exigeant, mais devient vraiment fascinant si on relève le défi (quelle belle séquence que celle de la reconstitution du son en labo).

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