Ordet de Carl Theodor Dreyer : simple

Ordet (1955) de Carl Theodor Dreyer est un de ces films où tout paraît simple. On peut dès lors en parler sans crainte, en dépit de sa réputation de film mystique : une femme meurt puis ressuscite, son mari sceptique trouve la foi. Le mystère de la vie, l’impossible réconciliation entre nécessité et liberté, entre foi et scepticisme, tout ici se trouve dénoué, résolu dans les images de Dreyer, visions prosaïques de la vie quotidienne de la famille Borgen : des salles de séjour aux murs blancs, presque sans meubles sinon la pendule qui marque le temps ; des cuisines aux ustensiles rares, qui font un espace où marcher ; de hautes herbes battues par les vents qui entourent la vaste ferme de Borgensgaard. Le patriarche Morten Borgen et ses trois fils vivent là, avec Inger, la femme de son fils aîné Mikkel, et leurs petites filles. Inger attend un autre enfant et a promis au vieil homme que ce serait un fils.

Au départ, le problème que pose Dreyer semble être celui de l’intolérance, qui occupait déjà Jour de colère (1943), puisqu’il est question d’un mariage qui ne peut avoir lieu entre Anders, le fils cadet de Morten, et Anne, la fille de Peter le tailleur, qui est d’une obédience religieuse différente. Chacun défend sa vision exclusive de l’église luthérienne : que les autres aillent en enfer. Le véritable drame ne se révèle que lentement, bien qu’il ait déjà été annoncé par Johannes (Jean), le dernier frère Borgen, qui erre par la lande en se proclamant Jesus réincarné et que tout le monde croit fou : la mort rôde et va venir prendre un membre de la famille Borgen. Ce sera Inger qui meurt en couches, au désespoir de Mikkel et de Morten. Il en est une, pourtant, qui ne désespère pas : Maren, la petite fille, l’innocente qui croit : elle demande à son oncle Johannes de ressusciter sa mère. Il le peut puisqu’il est Jesus qui a ressuscité Lazare. Bienheureux les simples et les enfants. La caméra de Dreyer les entoure d’un lent travelling circulaire, l’un des plus beaux que l’on ai vus de cette figure stylistique aujourd’hui galvaudé.

Dans Ordet, Dreyer ne filme pas l’invisible, qu’il avait fait affleurer au bord de l’écran dans ce film en lisière du monde qu’était Vampyr (1932). Seul demeure le visible et seul Johannes peut voir « l’homme à la faux et au sablier », c’est-à-dire la mort qui vient emmener Inger quand son heure vient. Le seul seuil est ici inconscient. Nous autres spectateurs ne pouvons qu’imaginer, qu’entrer en pensées dans l’autre monde de Johannes. Quelques ombres courent parfois sur les murs, quelques rais de lumière dessinent parfois le contour de la table du séjour, mais ce ne sont que les ombres de la nuit et les phares de la voiture qui ornent le beau noir et blanc du film. Dans ces condition, comment croire à cet « autre monde » qui n’apparaît pas ? Même le Pasteur du film le dit : les miracles de Jesus, c’était il y a deux mille ans. Alors à quoi bon y songer. « Dieu a donné. Dieu a repris » répète Morten pour s’obliger à accepter la mort d’Inger. Aujourd’hui, les miracles n’existent pas. Nous ne sommes même plus au temps de la parabole du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov de Dostoïevski où l’Inquisition Espagnole emprisonnait Jesus de retour pour ne pas troubler la tranquillité d’un peuple n’ayant que faire de la liberté. Dans Ordet, Jesus n’est même plus reconnu, car « même les croyants ne croient plus ».

Mais peu importe que l’on soit croyant ou non devant ce film car Dreyer fait advenir son miracle en le filmant comme un geste de la vie de tous les jours : deux mains jointes qui s’ouvrent, une enfant qui regarde sa mère s’éveiller en souriant. C’est le contraire de la représentation de la mystique chez Tarkovski qui faisait advenir la croyance lui aussi mais en général par d’autres moyens cinématographiques. Lors de la scène du miracle, progressivement, la caméra qui filmait en plans larges s’est approchée pour regarder le visage de l’enfant, sans jamais convoquer, cependant, les gros plans de La Passion de Jeanne d’Arc (1928). Au préalable, chose que l’on ne remarque pas assez, Peter et Morten se sont réconciliés, faisant fi de leur différend religieux : le premier a accepté de donner à Anders sa fille, et peut-être est-ce cette réconciliation, autant que la foi de l’enfant, qui a permis le miracle. C’est une manière pour Dreyer de dire qu’il existe deux principaux écueils sur le chemin de la foi : la tiédeur et la radicalité, le second pas moins que le premier. Le miracle de la réconciliation des deux patriarches comme le miracle de la morte ressuscitée proviennent tous deux d’une « parole », d’un « verbe », signification du mot danois « Ordet ». Car le titre fait référence au « Verbe » de la première phrase de l’Evangile selon Saint Jean : « Au commencement était le Verbe… ». A la croyance, il faut un commencement et pour ceux qui ont passé le commencement, tout devient plus simple. La fin, qui est un commencement elle aussi, est sublime.

Strum

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2 commentaires pour Ordet de Carl Theodor Dreyer : simple

  1. princecranoir dit :

    La fin de ton article est aussi un commencement, celui qui l’emportera vers « Ordet », titre loué, cité, encensé de toutes parts et que je n’ai encore jamais vu.

    J'aime

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