La Salamandre d’Alain Tanner : Rosemonde, hors cadre

Le caractère protestataire de tout un pan du cinéma européen des années 1970 apparait clairement dans La Salamandre (1971) d’Alain Tanner, cinéaste suisse récemment disparu. Il y trace le portrait d’une jeune femme de vingt-trois ans refusant l’asservissement que lui promet la société suisse d’alors, et en particulier les métiers d’ouvrière ou d’employée qui pourraient lui permettre de gagner sa vie. Au début du film, Pierre (Jean-Luc Bideau) et Paul (Jacques Denis), un journaliste et un écrivain aux fins de mois difficiles, s’associent pour écrire un scénario de télévision sur un fait divers ayant donné lieu à un procès. Le récit qu’ils élaborent a pour personnage principal Rosemonde, qui fut accusée d’avoir tiré sur son oncle. Les deux compères se partagent le travail : à Paul l’écrivain revient la tâche d’écrire et il entend le faire en puisant dans son imagination, tandis que Pierre mène une enquête de terrain le conduisant à rencontrer la véritable Rosemonde. Répartition claire et nette, reflet de leurs métiers respectifs ; mais c’est sans compter l’intrusion de la réalité dans ce programme. Lorsque Paul rencontre la véritable Rosemonde, ses certitudes s’en trouvent bouleversées et il ne parvient plus à réconcilier le personnage de papier qu’il a imaginé avec la femme de chair et de sang qui se présente à lui et dont il tombe amoureux. Rosemonde apporte dans le champ du récit le chaos et les contradictions du réel, sa séduction aussi, qui l’emporte sur la grise théorie. Plus elle côtoie Paul, plus celui-ci s’avise des contraintes qu’elle a subie depuis son enfance passée dans une vallée suisse solitaire et glacée, plus il comprend les ressorts de sa révolte, plus elle efface les contours du personnage de fiction qu’il avait imaginé.

Dans le même temps, parce qu’il a réfléchi à sa situation avant même de la rencontrer, Paul est à même d’apporter à Rosemonde ce qui lui manque : une compréhension de ses gestes, une justification de sa révolte contre la société, la désignation de ses « ennemis », elle qui brave les interdits pareille à la salamandre résistant au feu. Le film contient donc un double mouvement contraire : dans un cas (celui de Rosemonde), il va de l’énigme à sa résolution dans l’affirmation d’une liberté et dans l’autre cas (celui de Paul et Pierre), d’une situation de départ stable à un état d’impuissance intellectuel, doublé chez Pierre d’une envie de changement, comme si Rosemonde lui avait communiqué un peu de son courage. La mise en scène raconte la prise de conscience par Rosemonde de sa liberté : le premier travelling qui la suit au début du film la saisit dans un moment où elle est inconnue à elle-même, persuadée qu’elle n’est pas « normale », venant de tirer sur son oncle bilieux qui la traitait en ménagère. A l’inverse, lors de la scène finale, la caméra filme une Rosemonde souriante et libre, échappant au cadre, marchant sans peur au milieu de la foule vaquant à ses achats de Noël, heureuse du tour qu’elle a joué à l’employeur qu’elle vient de quitter.

La charge libertaire de ce film au format semi-documentaire contre ce qu’il nomme lui-même « le capitalisme » (au sens ici d’une domination sociale et économique plutôt que d’une modalité financière d’investissement) n’a nullement perdu de sa virulence post-soixante-huitarde. Elle se lit dans les plans où Rosemonde enrobe à la chaine des saucissons à l’usine, elle se reflète dans les moments où elle s’amuse des clients éberlués dans le magasin de chaussures, elle transperce lorsqu’un inspecteur suisse demande à Pierre son « livret de la défense civile », elle réside au fond des images grisâtres filmées en 16mm, le noir et blanc ayant des couleurs de neige sale, que cela soit voulu ou dû au budget limité. « Au Brésil, on écrase les corps ; en Suisse, on écrase les esprits » dit Pierre. Mais si le film n’était que cela, son intérêt serait limité car il ne vaudrait que comme discours politique, avec lequel on peut être plus ou moins d’accord, ou comme témoin de son temps. Or, il est aussi autre chose, et sans doute d’abord cet autre chose aujourd’hui qui déborde la politique : le portrait de Rosemonde réclamant sa part de liberté, et plus précisément de Bulle Ogier qui l’incarne. Avec sa moue boudeuse, ses grands yeux tombants au regard voilé, sa chevelure blonde aux mèches rebelles, qui s’ébrouent lorsqu’elle écoute du rock seventies, elle est l’épicentre du film et sa raison d’être. La caméra n’a d’yeux que pour elle, qui la regarde en retour, si bien qu’on finit par guetter ses apparitions. En montrant un intellectuel qui perd ses moyens devant la réalité, et s’avère incapable de la réduire en mots, le film montre ainsi qu’aucune catégorie intellectuelle, fut-elle économique, politique ou sociale, ne peut vraiment rendre compte de la conscience et de l’univers particulier que porte en lui chaque individu.

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2 commentaires pour La Salamandre d’Alain Tanner : Rosemonde, hors cadre

  1. Oui, c’est exactement ce que je ressens. Le film – et le cinéma de Tanner en général (J’ai aussi vu Jonas, qui aura 25 and en l’an 2000 ) est assez politisé mais vole aussi plus haut que cela comme tu le dis.

    J’ai trouvé les personnages parfaitement croqués et j’ai beaucoup aimé la situation où deux personnages antagonistes (le journaliste et l’écrivain) commencent par s’opposer et se retrouver avant de se faire emporter par la vague Rosemonde. Un très beau film, vraiment.

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  2. Strum dit :

    Merci. J’ai également beaucoup aimé cette idée de départ : un journaliste et un écrivain qui rencontrent le sujet de leur livre et se trouvent incapables d’écrire dessus ensuite. Cela fonctionne d’auant mieux que Bulle Ogier a un charme très particulier qui rend crédible la fascination qu’elle exerce sur les deux intellectuels. Je n’ai pas vu l’autre Tanner que tu cites mais j’aimerais bien.

    Aimé par 1 personne

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