Peaux de vaches de Patricia Mazuy : effacement

Sous ce titre curieux, peu flatteur même, se cache le premier film de Patricia Mazuy, dont Paul Sanchez est revenu m’avait tant séduit. On y retrouve ce même goût des lieux, hors les murs de la ville, cette même façon de dissimuler le récit et le secret des personnages dans les interstices de la narration, de sorte que le vrai sujet du film ne se révèle que tard dans le récit. C’est l’histoire de deux frères, Roland (Jean-François Stévenin) et Gérard (Jacques Spessier). Le premier vient de purger une peine d’emprisonnement de 10 ans après avoir été condamné pour l’incendie de la ferme de Gérard. Tel que filmé par Patricia Mazuy, Roland paraît presque menaçant au début, notamment lorsqu’il surprend Annie (Sandrine Bonnaire, comme toujours formidable), la femme de Gérard, le soir de son arrivée. C’est que le caméra met un certain temps pour l’apprivoiser. Parfois, Patricia Mazuy fait de lui le personnage principal et on a l’impression que le film raconte son histoire mais d’autre fois il apparaît comme étranger à sa propre vie, ainsi le soir de son arrivée où on aperçoit Roland entrer dans la maison à travers la fenêtre, comme un voleur, surcadrage qui l’éloigne alors soudain du spectateur, comme une représentation de lui-même.

Ce va-et-vient dans le point de vue de la caméra (du subjectif à l’objectif) trouve son explication plus tard dans le film. Roland n’est pas un homme dangereux comme le spectateur le croit au début, quoique son innocence peut l’amener à commettre des imprudences, mais un homme qui s’efface. Il a accepté d’aller en prison à la place de Gérard, qui avait prémédité l’incendie de la ferme en raison de la maladie de ses vaches. Comme dans les mythes bibliques, il faut qu’un frère l’emporte. Et il s’effacera derechef lorsqu’Annie tombera amoureuse de lui. C’est pourquoi il s’efface aussi devant la caméra, insondable et discret jusqu’au sacrifice, comme Tom Doniphon dans L’Homme qui tua Liberty Valance de Ford qui s’efface devant Stoddard pour l’amour d’Hallie.

Malgré ce thème souterrain commun avec le chef-d’oeuvre de Ford, c’est moins au western classique américain qu’au western italien que fait parfois penser le film, Patricia Mazuy partageant avec ce dernier genre le même goût d’une musique décalée et atmosphérique (comme dans Paul Sanchez est revenu) faisant résonner des accords de guitare dans le désert campagnard. Ce goût aussi de personnages de survivants, qui doivent continuer à vivre après un traumatisme passé, plus que de personnages de pionniers. Et d’une échelle de plan proposant une alternance entre plans rapprochées qui interrogent des personnages obscurs faits d’instincts et de pulsions, et plans larges regardant l’horizon des champs et des routes.

Cet effacement progressif que capture la caméra de Patricia Mazuy, idéalement incarné par Jean-François Stévenin, acteur et réalisateur récemment disparu qui possédait quelque chose de mystérieux, comme une retenue secrète, n’est pas seulement celui d’un homme. C’est aussi celui de la campagne du nord de la France, de la désertification progressive de certains lieux ruraux, oubliés par la modernité et gagnés par le désespoir, « pays pourri » dit Roland dans le prologue ivre du film, où l’on trouve plus de perdants que de gagnants, plus de Roland que de Gérard. Pourtant, il faut probablement les deux pour que survive une région, celui qui s’efface et celui qui veut réussir. La réalisatrice filme aussi le territoire de son film comme un pays de routes, où chaque route promet que la vie est un voyage, qui peut être aussi bien à sens unique (pour Roland qui a déjà vécu) que faire croire qu’un nouveau départ est possible (pour Annie qui est encore jeune et ne veut pas elle s’effacer). Le cinéma français n’a pas assez filmé ses campagnes et ses territoires périurbains.

C’est tout cela que capture la caméra de Patricia Mazuy dans ce beau film silencieux, aux secrets multiples, qui trouve la bonne distance pour parler des personnages après un prologue tout de fracas et de plans obscurs, où les images mettent sur un même plan bêtes malades et hommes ivres, et dont le spectateur sera appelé à démêler le sens. Le film fait l’objet d’une reprise toujours en cours et est à voir, pour rendre justice à une des cinéastes les plus intéressantes et précieuses du cinéma français d’aujourd’hui.

Strum

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