Nouvelle Vague de Richard Linklater : éternel présent

Nouvelle Vague est une délicieuse capsule temporelle, l’affirmation de la supériorité du cinéma sur le temps, un joyeux film de contrebande. Le tournage d’About de souffle y est un éternel présent s’extirpant du passé et imposant ses nouvelles lois au futur, tout comme Godard refusait obstinément de suivre les règles cinématographiques et de bienséance. La grande réussite du film tient donc à ceci : c’est d’abord un film de Richard Linklater, qui n’essaie jamais d’imiter Godard (ce serait vain), avant d’être un film documentant le tournage d’A bout de souffle. Non pas que Linklater torde les faits supposés du tournage. Au contraire, sont ici nommés tous les participants de ce film faisant fi des conventions, Godard, Truffaut, Chabrol, Coutard en chef opérateur n’ayant peur de rien, Rissient en premier assistant dépassé par les évènements, George de Beauregard en producteur désespéré ; reprises les anecdotes plus ou moins avérées ; magnifiés les sourires de Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo, complices au milieu du chaos ambiant. Les clins d’oeil cinéphiliques abondent qui enchantent le film.

Mais c’est bien Linklater qui conçoit le ton à la fois tendre et espiègle du récit, qui trouve pour raconter un noir et blanc idoine, ni d’hier, ni d’aujourd’hui, comme l’encadrement d’un tableau parachevé et sans suite possible (d’où cette impression de capsule échappant à l’écoulement du temps), et lorsqu’après la projection d’A bout de souffle, Godard et Truffaut s’étreignent après les moqueries de circonstance et que Linklater arrête là son plan, sur ce témoignage d’amitié entre les deux cinéphiles réalisateurs, on a l’impression l’espace d’un instant que rien ne pourra les séparer, comme si Linklater ne voulait retenir de leur relation que leur fidélité commune, leurs liens indéfectibles malgré les taquineries, en ignorant volontairement les déchirements qui vont suivre, en rejettant dans les limbes les lettres atroces et pleines de fiel à venir. Cela ne signifie pas qu’ils nient leurs différences (Truffaut affirmant à Godard qu’il ne peut faire dire à un policier qu’il va viser la colonne vertébrale de Michel Poiccard et Godard tournant deux plans, l’un avec, l’autre sans ce dialogue « pour Truffaut »), cela veut dire qu’il a décidé du ton de son film, de son inexpugnable joie de vivre, et qu’importe le reste. Et que de la relation entre Godard et Truffaut, il ne veut retenir que l’éternel présent de leur amitié.

Godard est ici le Godard aux lunettes noires que la légende, de concert avec la réalité, à bâti, avec ses aphorismes et ses citations, ses provocations et ses obstinations, mais aussi un personnage typique du cinéma de Linklater, un jeune homme revendiquant sa liberté, qui bouscule les conventions et régimbe au moment de son entrée dans sa nouvelle vie professionnelle. « Les frontières sont là où vous les trouvez » écrivait le professeur de Everybody wants some, laissant entendre qu’il fallait les fixer soi-mêmes, partir à leur recherche. Le Godard du film pourrait dire la même chose à sa petite équipe, qui est obligée de subir ses inspirations et ses caprices, car il n’en fait qu’à sa tête ce jeune homme à la voix tremblante mais à la volonté de fer, interrompant le tournage quand bon lui chante (« C’est fini pour aujourd’hui, je n’ai plus d’idées »), faisant tourner en bourrique Beauregard, qui se figure produire un film désastreux, à mille lieues de savoir qu’il allait marquer l’Histoire du cinéma. Dans Boyhood, le personnage principal résistait lui aussi à l’écoulement du temps et aux injonctions du monde extérieur, il restait lui-même à tout âge, en toute circonstance, imposant sa propre vision du monde, tout comme le Godard du film. Car cette manière d’être n’est pas réservée aux seuls réalisateurs de cinéma. Ainsi, Nouvelle vague est cette chose rare : un film-hommage parlant d’un autre qui reste entièrement personnel. Si Godard n’avait pas existé, Linklater aurait pu l’inventer. Faussement ou vraiment ressemblants, les acteur sont très bien.

Strum

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2 Responses to Nouvelle Vague de Richard Linklater : éternel présent

  1. Avatar de Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi Florence dit :

    J’ai adoré le film, léger, pétillant comme une bulle de champagne avec tous ces acteurs dont le plaisir à tourner est communicatif. Je cherchais le point commun avec Boyhood (le seul autre film de ce réalisateur que j’ai vu), je n’ai pas pensé au temps alors qu’effectivement, c’est bien une oeuvre sur le temps. Le temps comme expérience de cinéma.

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