Jardin d’été (The Friends) the Shinji Somai : vie et mort

Ce film magnifique d’un grand cinéaste japonais dont l’oeuvre est restée longtemps inédite en France, raconte une histoire d’amitié qui est aussi une histoire de vie et de mort, de guerre et d’oubli. L’amitié de trois enfants d’abord (« The Friends » dit le titre international) : un grand maigre, un petit à lunettes, un troisième au physique de sumo ; l’amitié de ces trois-là, ensuite, avec un vieil homme qui vit dans une maison délabrée cernée par un jardin laissé à l’abandon, qui lui tient lieu de muraille. Au début, c’est une obsession malsaine des enfants pour la mort qui les conduit à espionner le vieil homme dans l’attente de son trépas. L’enfance n’est pas seulement l’âge des découvertes, c’est aussi celui des grandes craintes, en particulier la crainte de la mort. Pour Kawabe, l’enfant à lunettes qui a perdu son père, cette crainte prend la forme de défis lancés au destin : quand il chemine en équilibre sur le parapet d’un pont surplombant une autoroute, il défie la mort jusqu’au vertige, et il faut les bras de ses amis pour le substituer à ceux de la Grande Faucheuse qui les regarde d’en haut – on ne compte pas dans ce film les plans où la caméra filme les personnages du point de vue du ciel. Voir la mort au travail sur ce vieil homme serait une autre manière pour Kawabe, Kiyama et Yamashita, les trois enfants, de regarder la mort en face. La beauté du film tient en premier lieu à ce portrait qu’il fait de l’enfance où vie et mort sont inextricablement liées.

Sauf que la vie l’emporte quand les enfants finissent par se lier d’amitié avec le vieillard, qu’ils rendent à la vie par leurs jeux, leur énergie, leur gentillesse. Lui sort de sa torpeur à leur contact. Merveille d’idée et d’exécution : les enfants défrichent une partie du jardin pour planter des Cosmos devant la maison, symboles de renaissance. Ce nom de fleur si beau dit tout de la mise en scène du film, qui semble traverser les frontières, relier la terre et le ciel, les ombres et la lumière, le passé et le présent. La caméra, d’une fluidité superbe, ne rechignant jamais à faire durer les plans, embrasse par son regard le monde entier, l’universel, à partir de cette histoire singulière. Le jardin n’est désormais plus une muraille derrière laquelle le vieillard s’était réfugié au retour de la guerre pour oublier les massacres de femmes et d’enfants perpétrés par l’armée japonaise en Asie. Lui avait été mobilisé aux Philippines. Dans une scène extraordinaire, lors d’une nuit battue par les vents d’un typhon, et alors que les silhouettes déformées du vieillard et des enfants se reflètent sur les carreaux d’un paravent, le vieillard raconte comment il tua une femme enceinte pendant la guerre, crime dont le souvenir atroce le poursuit depuis lors. Ce passé d’horreur a bel et bien existé mais dans cette scène il semble appartenir à quelque nuit fantastique et funèbre dont seul un Typhon peut restituer l’écho. Ce papillon de nuit qui revient chaque soir dans la maison, c’est l’âme de la femme disparue qui vient hanter le vieillard, selon une conception shintoïste.

Après avoir remis en état la maison et transformer le jardin, les enfants se mettent en tête d’aider le vieillard à retrouver sa femme, qu’il n’a pas revue depuis la fin de la guerre. Qu’il est doux de voir des films aux bons sentiments, qui connaissent les trésors de générosité recélés dans le coeur de certains enfant (pas tous, certes), bons sentiments qu’il ne faut pas confondre avec la mièvrerie. Un autre cinéaste le sait, Hayao Miyazaki, que Shinji Somai cite par deux fois lorsque les enfants entonnent la chanson de Mon Voisin Totoro enseignée dans les écoles japonaises. Car ici, la bonté des enfants plonge ses racines dans leur peur de la mort, leur douleur d’avoir perdu un parent, tandis que les espiègleries du vieillard cachent l’horreur du souvenir de la guerre. Miracle du cinéma, la petite-fille du vieillard sera retrouvée. Mais il ne sera pas dit qu’il pourra retrouver sans prix à payer le fil de sa vie – celui-là même qu’il avait laissé se dénouer au sortir de la guerre pour se punir de ses gestes de soldat. Le puits du jardin relie la vie au pays des morts d’où viennent les papillons – ces plans du dedans du puit font penser à celui similaire qui suit la mort d’un enfant dans Barberousse de Kurosawa. Les Cosmos fleuris reflètent le paysage reverdi du for intérieur du vieillard consolé. Renaissant à la vie le temps du film, jardin et maison replongeront dans le silence et le délabrement de la mort.

Mais il n’en va pas de même pour les enfants. En réinscrivant le vieillard dans le cycle de la vie, ils échappent à l’attraction de la mort. Et ce ne sont plus des fantômes qu’elle leur dépêche du pays des ombres désormais mais des papillons virevoltants. La mise en scène est pareille à ces papillons. Insouciante des scènes de transition, peu préoccupée de la vraisemblance du récit (la petite fille qui s’avère être la maitresse des enfants), elle illumine constamment le film par touches impressionnistes.

Il ne faut pas manquer ce film superbe de 1994, inédit en France, que l’on peut encore voir dans quelques salles à Paris. Et l’on se réjouit d’avance de pouvoir découvrir les autres films de Shinji Somai, célébré depuis des années au Japon, au point que Kore-eda en faisait son maître, et complètement inconnu il y a encore deux ans en France. Rentaro Mikuni qui joue le vieillard fut l’inoubliable acteur du Détroit de la faim (1965) de Tomu Uchida.

Strum

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6 Responses to Jardin d’été (The Friends) the Shinji Somai : vie et mort

  1. Avatar de Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi Florence dit :

    Je suis d’accord avec vous, c’est un très beau film que l’on ne découvre qu’aujourd’hui en France. Kore-Eda s’en est sans doute inspiré pour « L’Innocence », que ce soit l’enfant sans père ou les scènes hors du temps dans le wagon où les enfants ostracisés trouvent refuge.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      En effet, merci. Il y a une influence de Somai sur le cinéma de Kore-eda en général je pense. J’ai trouvé Jardin d’été vraiment magnifique et j’ai beau aimer Kore-eda, je ne vois guère que Nobody knows et Still walking chez ce dernier qui puissent rivaliser avec le film de Somai.

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      • Avatar de Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi Florence dit :

        Tout à fait, ce sont également mes préférés avec « Tel père, tel fils ». J’ai cité « L’Innocence » parce que l’emprunt à Somai m’a paru flagrant. J’aimerais voir les deux autres films de Somai sortis en France, « Déménagement » et « Typhoon club ».

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  2. Avatar de Pascale Pascale dit :

    Il n’y a pas qu’à Paris qu’il était en salle,Une merveille et un puits magique.

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