Perfect days de Wim Wenders : le jour et la nuit

Quelques mots rapides sur Perfect Days de Wim Wenders. Un homme nettoie les étonnantes toilettes de Tokyo. Il vit seul, se lève, travaille, rentre chez lui, lit, dort. La vision du ciel le matin l’emplit de joie ; en route, il écoute sur l’antique radio-cassette de sa camionnette des chansons de Patti Smith et de Lou Reed ; à midi, assis sur banc dans un parc, il capture avec son appareil photo, l’instant où le soleil scintille à travers les frondaisons des arbres. C’est un homme qui a réglé son existence de telle sorte, selon d’immuables lois, que la conscience de sa propre vie n’existe plus, qu’elle ne soit plus jamais durée, mais toujours succession d’instants. Avare de ses mots, il a l’air heureux et apaisé et Wenders filme ses trajets dans Tokyo avec l’oeil assuré d’un homme qui connait les chemins de la ville.

Mais une fois qu’on a écrit cela, on n’a presque rien dit de ce beau film moins lisse qu’il n’y parait, moins éloge de la beauté que de la fuite. Son sujet n’est pas celui d’un travailleur modeste qui s’épanouit dans un travail de peu et les petites joies du jour. Et si l’on n’évoque que les jours d’Hirayama, on passe à côté du sujet du film. Car la nuit, Hirayama ne voit plus le soleil au ciel de son sommeil. La nuit, il entend un grondement, le grondement des souvenirs de son passé, auxquels il veut échapper, et des cauchemars l’assaillent. Les jours lumineux d’Hirayma sont toujours identiques, mais ses nuits obscures aussi. De ce passé, on ne saura rien, sinon qu’il a quitté un milieu privilégié où l’on se fait conduire par un chauffeur, qu’il a coupé les ponts avec sa famille, qu’il ne veut plus revoir son père, même quand celui-ci est mourant ; et lorsqu’il revoit quelques minutes sa soeur, à l’occasion de la fugue de sa nièce, il fond aussitôt en larmes. Il a dû subir de profondes blessures, pour chercher ainsi à fausser compagnie à son ancienne vie, en s’oubliant dans une vie d’habitudes. Du reste, dès que ses habitudes sont menacées, que ce soit à cause d’un collègue qui lui demande un jour un service ou lui fait faux bond un autre jour, ou de cette nièce qui surgit un soir en bas de de chez lui, dès qu’un grain de sable dérègle le cours de son quotidien, Hirayama perd de sa sérénité et il lui faut dès que possible rétablir la suite d’instants qui lui tient lieu d’existence. Son cadre de vie, Hirayama l’a forgé de ses mains, et Wenders le filme dans l’ancien et étroit format classique 1,33:1, qui souligne son caractère borné et exclusif de tout ce que le personnage a voulu expulser de sa vie.

Est-ce ainsi que l’on vit ? Solitaire et muet, oublieux de soi et des autres, sans vouloir en tout cas établir avec eux des rapports allant au-delà d’un échange de salutations, d’un bref sourire partagé ou d’un service rendu ? Quelles horreurs Hirayama a-t-il vécues pour que la seule vision du ciel le matin lui apporte son lot de contentement ? Hirayama peut bien se donner l’impression de vivre, c’est en réalité un homme en fuite, un errant, comme dans Paris Texas du même Wenders. Un homme qui s’est fait ombre et entend vivre parmi les ombres, qui veut devenir le dernier des hommes nettoyant les toilettes comme chez Murnau, pour que la vie et les autres ne le remarquent plus jamais et le laissent en paix. Alors seulement, il pourra survivre. Si Hirayama vivait une éternité, peut-être que ses nuits finiraient par devenir sereines. Superbe interprétation de Koji Yakusho, l’interprète génial de L’Anguille d’Imamura et Cure de Kiyoshi Kurosawa. En passant, ce film est exactement le contraire du cinéma d’Ozu (qui parle du temps qui passe), contrairement à ce qu’on peut lire dans certaines critiques, puisque c’est l’histoire d’un homme qui veut abolir toute durée et toute conscience de la vie en ne vivant plus que d’instants.

Strum

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14 Responses to Perfect days de Wim Wenders : le jour et la nuit

  1. Avatar de Pascale Pascale dit :

    Quel film ! Ce que j’ai vu (et j’en ai vu…) de plus beau, de plus grand, de plus inspirant cette année. Et effectivement, si Wenders dédie son film à Ozu qu’il admire et l’a inspiré, le personnage est à des années lumière du Hirayama du Goût du sake pour qui la famille était le socle.
    Ce nouvel Hirayama a choisi de s’en arracher à tout jamais. Il prône et ne se détourne pas du ima wa ima (maintenant c’est maintenant) qu’il applique chaque jour en pistant les komorebi. Je dois dire que cette ascèse m’a bouleversée, impressionnée et que le film m’habite depuis le 30 novembre, jour où je l’ai vu… la première fois.
    J’ai aussi particulièrement apprécié sa façon d’accueillir sa petite nièce. On aurait pu le croire misanthrope à sa façon de vivre mais là encore il démontre un nouvel aspect de sa personnalité, l’empathie, la compréhension, la bienveillance.
    L’étreinte avec la soeur m’a fait pleurer. Je me suis demandée ensuite s’il pleurait à cause du départ de sa soeur ou celui de la nièce.

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  2. Avatar de Jean-Sylvain Cabot Jean-Sylvain Cabot dit :

    un des plus beaux films de 2023. Vu deux fois.

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  3. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    En effet tu n’es pas seul d’avoir beaucoup aimé ce film d’apparence si « simple ». Je me joins à la chorale !

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  4. Avatar de Cinépassion Cinépassion dit :

    J’ai adoré le film que je vais d’ailleurs aller bientôt revoir et qui je pense va figurer en bonne place dans les films qui m’ont le plus marqué en 2023. Moi aussi j’ai été frappée par les similitudes avec le Travis de « Paris, Texas », à cause du mutisme et de la désaffiliation de son personnage principal qui traverse son propre désert. Néanmoins j’ai trouvé qu’il y avait dans ce choix de vie aussi une philosophie du renoncement et de la plénitude et que c’était un film dans lequel on avait envie d’habiter, un film apaisant, ce que je ressens aussi chez Ozu. Wenders est l’un de mes cinéastes préférés mais c’est la première fois depuis la fin des années 80 qu’il atteint un tel sommet.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Une philosophie du renoncement en effet mais qui s’est peut-être apparentée à une fuite ou un geste de survie au départ. Un très beau film en tout cas !

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      • Avatar de Cinépassion Cinépassion dit :

        Geste de survie certainement au vu de son refus de revoir le père qui pourtant est devenu inoffensif d’après la sœur (elle aussi très émue d’ailleurs). C’est sans doute le prix à payer pour être libre. Ce que fait Hirayama est de la méditation de pleine conscience qui permet de vivre pleinement l’instant présent et d’acquérir la paix intérieure. C’est profondément thérapeutique. J’ai revu le film hier, encore plus émue que la 1ere fois. Et quel acteur qui arrive à dire beaucoup sans parler: une performance digne des temps du muet.

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  5. Avatar de Carole Darchy Carole Darchy dit :

    Un vrai moment de poésie au cinéma. L’acteur est formidable.

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  6. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Très beau texte pour un très beau film. L’histoire très digne d’un homme qui a choisi de renoncer, qui a trouvé refuge dans la littérature et dans la jouissance du temps présent. A new dawn, a new day, a new life.
    Happy new year à toi et à tes proches Strum.

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