L’été dernier… de Catherine Breillat : peur et tentation de la disparition

Pour apprécier L’Eté dernier… (2023) de Catherine Breillat, il faut volontairement suspendre son incrédulité, passer outre la circonspection que le comportement d’Anne suscite. Cette avocate spécialisée en droit de la famille et dans les abus sexuels sur les mineurs, et qui connait donc bien ce sujet, ne se conduit pas en avocate. Il est très improbable qu’elle ait si facilement, si rapidement, une liaison avec le fils de 17 ans de son propre compagnon, compte tenu des garde-fous et de la déontologie propres à sa profession et sa spécialisation, de la conscience qu’elle devrait avoir de ce qu’elle fait, de ce qu’elle lui fait. Improbable aussi qu’elle n’évoque jamais ses dossiers avec son compagnon le soir pour se libérer, au moins partiellement, de la charge mentale qui les accompagne, qui est le lot du sacerdoce de sa profession, où la sphère professionnelle déborde sur la sphère privée et l’encercle de ses exigences. Ce n’est pas toujours la raison qui commande ou explique, et il ne s’agit pas ici de sous-estimer la force et la sincérité des désirs d’une femme, de cette femme en particulier, ni de dire que l’objectif du cinéma est le réalisme, mais de questionner la manière dont est écrit ce personnage, qui le rend un peu abstrait, et la crédibilité de la situation qui donne au film son argument narratif.

Cela étant posé, L’été dernier… finit peu à peu, presque par surprise, par convaincre, en particulier dans sa deuxième partie. Pourquoi ? Parce que la mise en scène et l’interprétation de Léa Drucker compensent ce que le scénario est impuissant à rendre crédible : par l’attention qu’elle porte au visage d’Anne, la caméra rend palpable la tentation progressive qui s’empare d’elle, puis son raidissement et la lutte pour refermer la boite de Pandore. Elle confère à ce visage souvent filmé en gros plan, des plans d’une certaine durée, une présence. Le cinéma est affaire de croyance dans l’image. Ce désir, d’où naît-il ? Qu’est-ce qui ferait que cette femme en apparence si assurée de sa place, qui contrôle si bien ses émotions, qui est si consciente de ce qu’implique une liaison entre un adulte et un adolescent dans le cercle familial, irait se mettre dans une telle situation, se compromettre au risque de détruire sa famille et sa carrière ? L’ennui, l’ennui des dimanches de Flaubert, fléau dont le contre-poison vacille dans les verres de vin qu’Anne consomme sans modération ? Peut-être en partie. Elle dit abhorrer les amis soi-disant « normopathes » de son mari, elle dont la profession est pourtant d’être une auxiliaire de la loi, qui traduit et interprète la norme pour les autres, qui s’est donc fait rempart et partie de cette norme, et qui va la défendre à tout prix à la fin du film ; mais cette seule raison serait par trop théorique, un peu forcée. Des rapports difficiles avec Pierre ? Mais celui-ci n’apparait pas si mauvais compagnon, si l’on excepte ce rapport sexuel maladroit et hâtif, peu crédible à vrai dire, que filme Breillat, et ces moments où il s’étend sur ses problèmes professionnels, sans s’enquérir de ceux d’Anne, qui doivent être au moins aussi harassants – comme il est dit plus haut, il est très improbable qu’elle n’en parle jamais. Le désir pur alors, non plus celui contrefait de l’alcool, le désir d’orgasme, le désir de la vitalité de la jeunesse de Théo, dont le corps lourd de Pierre est dépourvu ? Théo impose d’emblée un rapport de séduction avec Anne, torse glabre et sourire provocateur par en dessous, c’est lui qui donne le ton, et elle qui s’y laisse prendre. Mais malgré les frises tombantes de ses cheveux, il n’est ni le Tadzio de Mort à Venise dont la jeunesse annonce la mort, ni le visiteur de Théorème qui apporte la parole d’un autre royaume. Il n’est qu’un adolescent représentatif de sa génération, malpoli et autocentré dont on a du mal à croire qu’il serait perturbé ou sauvage, que ce soit dû au jeu trop lisse du jeune Samuel Kirchner ou au scénario hésitant sur la représentation à donner du personnage, l’image contredisant le texte. Théo n’explique pas à lui seul les désirs d’Anne.

Il faut donc croire Anne sur parole lorsqu’elle affirme à Théo que deux choses lui font peur : la peur de la disparition et, ce qui est son envers indissociable, la peur de la tentation de la disparition. Anne a bâti un monde stable, sinon dispensateur de bonheur : la maison, Pierre, leurs deux petites filles adoptées. Lorsqu’elle se confesse à Théo, confession inattendue vu leur différence de maturité, elle lui apprend que sa première relation avec un homme fut très difficile. Peut-être est-ce pour cela qu’il lui fallait construise une famille pouvant servir de havre ou de rempart, comme le rempart de son visage froid, la préservant des blessures passées, un environnement stable à la fois aimé et peut-être secrètement détesté. Et si sa peur était de perdre ce havre, alors la tentation de la disparition dont elle parle, ce besoin de se remettre en jeu, de vouloir mettre le feu aux fondations de sa vie, ce pourrait être à la fois une manière d’en sonder la solidité et l’expression d’une détestation secrète.

La peur de la disparition est plus forte que la tentation de la dissolution. C’est pourquoi Anne ne peut que nier lorsque Théo, révèle leur liaison à son père. J’ai lu ou entendu ici et là qu’il serait inouï qu’Anne nie, que cela donnerait une autre dimension au personnage. En réalité, elle ne pouvait pas faire autrement ; inconséquente quand elle couche avec lui, elle devient presque conséquente quand elle nie sa faute, certes inconsciente dans les deux cas des sentiment et de l’intérêt de Théo. Il serait bien tard pour y penser, pour réfléchir au mal qu’elle lui a fait, et il y a une certaine dureté en Anne que montre la scène d’ouverture, une certaine indifférence au fond à ce que peut ressentir Théo – et qui rend le choix d’en faire une avocate spécialisée dans les abus sexuels commis sur les enfants d’autant plus contradictoire. S’il lui faut absolument nier, c’est parce qu’affirmer cette liaison serait dissoudre le monde qu’elle s’est construit, défaire le triangle familial tatoué au creux de son coude. Ce faisant, elle ne se conduit nullement comme une prédatrice, ou comme un monstre, elle n’est jamais jugée comme cela par le film, filmée comme cela ; la caméra l’accompagne, et l’on pourrait même dire, si ce n’était lui faire porter la responsabilité d’une relation qu’il incombe à l’adulte d’empêcher, que le film montre Théo comme le plus inconscient des deux dans la deuxième partie par son incapacité à garder un secret.

Après avoir succombé au désir de la tentation, il faut qu’Anne agisse vite pour rejeter l’autre tentation, celle plus terrible que le désir sexuel, la tentation de la disparition. Et pour ce faire, elle a besoin que Pierre, le père de Théo, entre dans son jeu et par son propre désir répare la faute, ou plutôt trace autour d’Anne un cercle d’interdit, un espace de silence. Le désir n’est-il pas « le désir du désir de l’autre » ? Il faut que le désir de Pierre, un désir de conservation celui-là, réponde au désir d’Anne. Dans un de ses romans, Sandor Maraï affirme que le rôle de la bourgeoisie est de préserver ce qui existe, retenir les choses face au temps qui les engloutit. Mais il serait illusoire de croire que la peur de la disparition est chez Anne l’expression d’un instinct bourgeois, pour autant qu’une telle chose existe. Cette peur de la disparition se retrouve, à des degrés différents et sous des formes diverses, chez tous ceux qui ont réussi à bâtir un cadre de vie stable, qui en sont partie prenante, et elle traverse toutes les conditions et toutes les classes sociales. Elle est universelle. Le film fait voir qu’elle existe aussi chez Pierre. Il sait aussi bien qu’Anne qu’à partir du moment où elle admettrait cette liaison scandaleuse avec son beau-fils, c’en serait fini de leur vie, tout serait détruit. Et c’est pourquoi chez Pierre, la tentation est celle du silence. Il faut taire les choses pour faire qu’elles n’existent pas, qu’elles restent cantonnées en dehors de la maison, dans la grange, la forêt, partout ailleurs que dans la maison. Le temps n’est pas ici un temps d’engloutissement, mais ce qui permet le pardon. Mina, la soeur d’Anne, qui sait la liaison, ne restera pas longtemps fâchée, elle pardonnera aussi. Pierre aussi, qui sait ou devine, pardonnera intérieurement, a peut-être déjà pardonné, et refusera même à Anne le droit de parler.

Breillat laisse en suspens son récit sans lui donner de fin. L’été dernier… : les trois petits points du titre renvoient peut-être vers un passé qui n’est déjà plus le présent. Le film nous réduit à faire des conjectures, car il ne révèle jamais tout à fait le fond des pensées d’Anne, il reste à hauteur de son visage doré et inflexible, qui est comme un soleil froid. D’ailleurs Catherine Breillat ne filme que les visages haletants dans les scènes de sexe, laissant hors champ les corps immergés dans le désir. Excellente interprétation de Léa Drucker et Olivier Rabourdin.

Strum

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6 Responses to L’été dernier… de Catherine Breillat : peur et tentation de la disparition

  1. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    Ahh tu donnes envie !!!!

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  2. Avatar de Pascale Pascale dit :

    Je suis d’accord avec à peu près tout sauf sur le fait que les gens avec des métiers à forte charge mentale, pour faire vite, devraient parler des horreurs qu’ils côtoient avec leur entourage.
    Pour le reste en effet pas grand chose ne tient à part l’interprétation irréprochable de Léa Drucker. Le petit Théo semble en effet bien lisse et sage pour inspirer une telle passion. Car Breillat prétend qu’il est ici question d’amour et de passion. On en voit guère l’amorce d’une représentation je trouve.
    La scène la plus ridicule est bien celle de sexe entre Anne et son mari et non à cause de la lourdeur du mari mais du minable souvenir qu’elle lui raconte en se laissant « besogner ». Un homme normalement constitué se serait sans doute interrompu.
    Rien ne tient parce qu’à aucun moment on ne croit que Théo puisse être un ado rebelle et malgré ses jolies bouclettes et son maigre torse glabre, il n’est guère séduisant. J’ai eu l’impression qu’il avait plutôt envie de jouer avec les deux (insupportables) gamines.
    Et quelle aberration de faire de Anne une avocate spécialisée dans la défense des violences faites aux mineurs. Aucune déontologie chez cette femme qui cède tellement rapidement. Aucune maturité chez ce garçon incapable de garder son secret. Et la soeur (j’ai cru un instant que c’est par elle que le film basculerait) qui s’indigne… scène suivante elle est devenue amnésique !
    J’ai été agacée par cette succession de scènes ridicules, notamment celle des confesssions enregistrées (sur magnétophone ou dictaphone à cassettes s’il vous plaît : appareil indispensable à la panoplie de l’ado du XXIème siecle !) qui semble être centrale puisqu’elle tient une grande place dans la BA et sur l’affiche. La réplique « que tout disparaisse » me semble vraiment « petite » dans tous les sens du terme.
    On parle d’inceste, de viol, d’emprise… j’en doute car même si la situation met en scène une adulte (qui devrait mettre un terme à la relation voire l’empêcher) et un mineur de 17 ans parfaitement consentant (qui se prétend ou se croit amoureux) le film est vraiment bien loin de traiter ce terrible fléau.
    Pardon pour la longueur mais ce film est tellement agaçant 😉

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Dans un vrai couple, chacun confie à l’autre une partie de sa vie professionnelle, ou à tout le moins l’évoque. Je ne dis pas qu’Anne devrait révéler à son compagnon le détail, d’ailleurs confidentiel, de ses dossiers, mais il me parait très peu crédible qu’elle ne lui parle jamais de rien. Oui, je te sens agacée ! 🙂

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  3. Avatar de Pascale Pascale dit :

    Oui ça m’agace les films survendus qu’il faudrait ne surtout pas rater.

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