Armaggedon time de James Gray : inéluctable injustice

Chez James Gray, le passé rend l’avenir inéluctable : le temps du père défaillant commande le temps du fils incertain. Sans doute lui était-il nécessaire de filmer son enfance où son cinéma prend sa source. Ce qui rend Armageddon time (2022) surprenant cependant, et fort différent de la nostalgie alternative de Once upon a time in Hollywood de Tarantino par exemple, c’est qu’en plaçant sa caméra dans la sphère intime de ses souvenirs, Gray réalise un film qui ne parle pas seulement de l’amitié d’un enfant pour un autre d’une classe sociale différente, et de ses liens avec son grand-père, mais qui se veut, pour la première fois dans son oeuvre, politique par son discours et son constat, portant l’ambition d’exhumer les racines de l’Amérique d’aujourd’hui.

La vie est par essence injuste et dès lors mieux vaut être du bon côté de la barrière : c’est la morale du film, qui est énoncée par le père du jeune Paul Graff, dans une scène où il parvient pour une fois à parler à son fils autrement qu’avec la voix de l’autorité et de la violence. Une morale qui pourrait paraitre cynique mais que plus d’un père s’est vu contraint de délivrer à ses enfants, avec plus ou moins d’adresse, de peur qu’ils ne fassent partie des innocents que la vie dévore. Cette injustice de la vie, James Gray la montre à travers l’amitié éphémère qui unit Paul et son camarade de classe Johnnny le temps du récit. Johnny est noir et pauvre et cette condition sociale le désigne d’emblée à la vindicte et à la méfiance de son professeur principal. Non pas que Johnny soit exempt de défauts et de mauvais penchants, mais jamais personne ne tente de l’aider. Lorsque les deux enfants commettent les « quatre cents coups », y compris un vol d’ordinateur réminiscent du vol de la machine à écrire du film de Truffaut, Paul est sauvé de la délinquance, de la prison pour mineur même, par sa mère, son grand-père, son père. Mais personne n’est là pour Johnny, que Paul devra abandonner à son triste sort dans un commissariat du Queens alors qu’il ne vaut pas mieux que lui. James Gray place ce récit d’apprentissage dans des décors intérieurs et sous des éclairages similaires à ceux qui prévalaient dans Little Odessa et Two Lovers : le salon, la chambre de la maison de Paul, sont semblables à des boyaux orangés et semi-éclairés, entourés de pénombre ; ce sont les couleurs du souvenir, qui n’est jamais tout à fait précis, jamais tout à fait le même, qui est toujours partiel et inachevé, et qui de ce fait, revient sans trève à la surface des pensées et des images intérieures, pour être réinterprété.

Armageddon time ne se contente pas de raconter une histoire d’injustice en se plaçant du côté d’un enfant découvrant les mécanismes sociaux. Gray s’observe autant lui-même enfant, ses insuffisances et sa propre propension à l’injustice (notamment vis-à-vis de sa mère), qu’il observe les faits et gestes de ses parents et grands-parents, qui haïssent tout ce que Ronald Reagan représente, qui se figurent que son élection en novembre 1980 provoquera un Armageddon (car c’est cela que désigne le titre, l’élection de Reagan), mais qui contribuent pourtant indirectement à l’édification de ce monde nouveau que la révolution conservatrice reaganienne appelle de ses voeux en plaçant leurs deux enfants, l’ainé puis Paul, dans un collège privé élitiste financé par la famille de Donald Trump. Le père et la soeur du futur président viennent y discourir pour défendre un autre type de « nécessité » selon leur propre vision du monde : la nécessité des inégalité sociales qui verra ceux de leur camp devenir, qui banquier, qui financier, un autre promoteur immobilier, au nom de l’idée que seule compterait la réussite sociale. Terrible constat qui voit les parents de Paul confier son éducation à des éducateurs et à une institution qu’ils méprisent sans le dire. Au nom du rêve d’une promotion sociale de leurs enfants, ils renient une partie d’eux-mêmes.

Ce choix paradoxal, Gray ne le condamne pas et montre qu’il doit être compris à la lueur d’un monologue du grand-père de Paul, évoquant les pogroms ukrainiens et l’arrivée de ses parents aux Etats-Unis. Pour s’intégrer à la nation américain, ces juifs ukrainiens n’ont pas seulement dû changer leur nom en Graff, ils ont aussi dû rejoindre un groupe social, celui qui leur accorderait le plus de protection, comme le Zelig de Woody Allen qui veut coûte que coûte ressembler à l’autre pour échapper à la persécution. Et le grand-père Graff, qui veut pourtant faire de Paul un Mensch, c’est-à-dire un homme juste et vertueux, de décider que pour son petit-fils, cela signifie rejoindre un collège privé élitiste, pépinière du parti républicains, où plus d’un élève est raciste. Et le père Graff de sommer son fils de sortir de la salle du commissariat sans se retourner vers Johnny laissé seul derrière car mieux vaut pour Paul vivre avec un sentiment de culpabilité et le sens de l’injustice que de subir l’injustice elle-même. La fin du film où Paul quitte son collège pour ne pas entendre le discours de Fred Trump ne vaut pas absolution : bien que Paul ait juré de devenir artiste (et de fait, va l’être), bien qu’il veuille devenir le Mensch que son grand-père lui a demandé d’être, son monde sera ce nouveau monde où un Donald Trump pourra devenir président, dans lequel les Graff et d’autres encore l’ont contraint à vivre malgré eux, malgré lui. Dans les dernières images, où de brefs travellings latéraux traversent les pièces où a vécu Paul pour figurer son départ, Gray reprend un procédé imaginé par Fellini pour clore Les Vitelloni qu’il lui avait déjà emprunté dans The Lost City of Z. Comme souvent dans le cinéma de Gray, un voile de tristesse nimbe les images automnales et les évènements inéluctables de ce beau film.

Strum

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9 commentaires pour Armaggedon time de James Gray : inéluctable injustice

  1. Régis-Oussadi Florence dit :

    Il me semble que le grand-père Graff tient un discours opposé à celui du père et que c’est la grand-mère qui pousse à ce que Paul entre dans le privé. Aaron dit en effet à Paul qu’il doit se comporter en mensch (et défendre son ami) alors que le père lui dit qu’il doit sauver sa peau. En même temps le père dit aussi que Aaron est le seul membre de la famille de sa femme à l’avoir bien accueilli alors qu’il n’était que plombier. Les parents de Paul me font penser aux immigrés qui pensent avant tout à s’intégrer et sont en pointe lorsqu’il faut rejeter des étrangers plus fraîchement arrivés qu’eux, sans doute parce qu’ils se sentent eux-mêmes fragiles. C’est en effet tout à fait le syndrome « Zelig ». En tout cas c’est un film qui donne un grand sentiment d’amertume, heureusement tempéré par la fin. Quant au fait qu’il vaut mieux vivre avec la culpabilité plutôt que de subir l’injustice, ça se discute. La perte d’intégrité est source de bien des maux, physiques et psychiques. A commencer par quelque chose de l’ordre de la neurasthénie (manque de combattivité, résignation voire veulerie) que je sens beaucoup dans les personnages (et pas que dans ce film là, dans « Two Lovers » aussi, je dois prendre sur moi pour ne pas en être agacée d’ailleurs). Heureusement qu’il y a l’échappatoire de l’art (sa fusée dans l’espace comme dans « Ad Astra »).

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    • Strum dit :

      Non, c’est le grand-pere qui intervient au déjeuner pour dire que l’école privée est son idée et pas celle des parents. Mais dans son esprit, cela doit donner de meilleures chances à Paul qui doit devenir un Mensch en effet. Comme vous dites, une grande amertume se dégage du film, comme souvent chez Gray.

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  2. Pascale dit :

    Quel beau film en effet.
    J’ai trouvé le personnage de l’ami noir bouleversant et tellement bien interprété.
    Je découvre dans le bel article de Télérama que James Gray souffre de dépression chronique. Je comprends mieux la mélancolie qui habite tous ses films.
    Il est sans doute l’un des plus grands réalisateurs actuels.

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  3. lorenztradfin dit :

    Je me réjouis déjà de plonger dans la mélancolie amère de J. Gray. Depuis Odessa je je ne sors plus de ses griffes.

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  4. Ping : Armageddon Time, James Gray – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  5. princecranoir dit :

    Magnifique article pour un film qui ne l’est pas moins.
    Cette fois James Gray s’expose quasiment sans fard : le nom de famille de Paul (Graff en petit prince de l’art graphique) partage apparemment le même patronyme d’origine que Gray, Greizerstein. A peine dissimulé derrière la fiction, le film jette des ponts vers les précédentes œuvres du cinéaste, chronique familiale saisie à un point de bascule, à l’éveil d’une prise de conscience. L’interprétation est au diapason, avec une mention spéciale pour Anthony Hopkins et Anne Hathaway, pour une tendre et émouvante relation père fille.

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