La Sirène du Mississipi de François Truffaut : le provisoire et le définitif

Se marier par petites annonces interposées : c’est ainsi que Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo), exploitant réunionais, entend mettre du « définitif » dans sa vie. Par ce procédé épistolaire, il fait venir de Nouvelle-Calédonie une jeune femme qu’il croit commune, qu’il a voulu commune, Julie Roussel et sa pâle photographie. Mais ce n’est pas une femme commune qui surgit, c’est une sirène, c’est Catherine Deneuve et sa chevelure d’or. A première vue, La Sirène du Mississipi (1969) est l’histoire d’un homme joué par une sirène, et qui finit par réaliser qu’il est heureux d’être joué par cette femme au visage de poupée, son jouet à lui. Mais dire cela serait omettre ce fait initial curieux : c’est Louis qui a commencé à mentir, ce n’est pas la fausse Julie qui se dénomme en réalité Marion ; c’est Louis qui a commencé à dire dans ses lettres qu’il est contremaître d’une plantation de tabac alors qu’il en est en réalité co-propriétaire.

Pourquoi ce rôle de contremaître d’abord joué par Louis, que veut-il dissimuler ? Peut-être ne sait-il pas bien qui il est. C’est le lot de certains héritiers au caractère incertain et à la place provisoire – jusqu’à ce que les circonstances la justifient. Louis tient de son grand-père aventurier sa place et ses richesses. Il perpétue ce qui lui préexistait, il se place dans un sillage, il s’inscrit dans une lignée qui plonge ses racines dans ce passé où l’ile de la Réunion s’appelait encore Ile Bourbon, avant qu’elle ne prenne le nom de « réunion », écho à la fraternisation survenue entre les fédérés marseillais et les gardes suisses à Versailles lors de l’insurrection d’août 1792, ce qui permet à Truffaut de rendre hommage à La Marseillaise de Renoir et de lui dédier son film. Fondre le passé dans le présent, fonder une famille avec une femme dont il ne sait presque rien et qui vient du dehors, une femme qui ne saurait rien de lui, voilà pour Louis le définitif qui mettrait fin à son état provisoire, de même que Truffaut en appelle peut-être à Renoir, le Patron, pour mettre du définitif dans son cinéma personnel et incertain.

Seulement voilà, la Julie Roussel qui vient va accentuer la pente provisoire de la vie de Louis. Elle va définitivement le faire dérailler du côté du « provisoire », l’emportant dans ses filet de sirène, de même que Catherine Deneuve avait ensorcelé Truffaut. Une femme comme la Catherine Deneuve du film, avec sa peau et ses cheveux diaphanes, peut certes tenir un rôle de sirène. La Sirène du Missipi est donc l’histoire d’un sortilège : un homme est capturé par une femme, il le sait, mais il ne peut rien y faire, sinon lui courir après, éperdu comme un enfant. On a dit que le film avait été mal reçu par la critique et le public parce que Belmondo y jouait un homme soi-disant faible, un candide qui se faisait rouler. Mais la critique et le public, au moment de la sortie du film, n’avaient pas compris que Louis est conscient de ce qui lui arrive, il devine fort bien que cette femme n’est pas la Julie des lettres, et Truffaut le montre dans plus d’une scène où l’on voit Louis songeur, notamment après la mort du pinson qui laisse Julie/Marion indifférente. Simplement, Louis s’avise qu’en fait, il préfère l’amour et le provisoire au définitif d’un avenir gravé une fois pour toute, il préfère la fuite en avant, dans l’inconnu, comme au temps des rêves d’enfant. Ceux qui roulent des mécaniques ou cherchent des réponses définitives au cinéma ne peuvent comprendre cela. A force de lire et de rêver, comme le faisait Truffaut dans sa jeunesse cloisonnée, on espère des sortilèges qui permettent d’échapper à un avenir gravé et rectiligne, on espère connaitre « la joie et la souffrance » en même temps. C’est le caractère éminemment personnel du cinéma de Truffaut qui se montre ici et qui fait la valeur de ses meilleurs films. Truffaut parle toujours de lui, il est toujours un visage qui cherche derrière l’écran, selon la métaphore du voile de Véronique proposée par Bazin pour définir le cinéma.

L’amour de Louis pour Marion est une victoire du provisoire, car l’amour, c’est cela, c’est du provisoire qui continue, ce n’est jamais du définitif. Du côté de Truffaut, c’est la même chose, le film a beau être dédié à Renoir, pas seulement par son ouverture et sa fin dans la neige, pas seulement par le fait qu’il ne veut pas juger ses personnages, ce qui reste du film aujourd’hui, c’est un provisoire incertain, un ton qui n’appartient qu’à Truffaut, une tendresse telle pour le personnage de Julie qu’il n’a pas supporté de conserver la fin plus noire (plus bouleversante certes) du roman de William Irish dont le film est adapté, la remplaçant par quelque chose qui ressemble à de l’espoir pour son couple, alors même que Louis et Julie sont en rupture de banc et en fuite, chacun assassin. Les amateurs de ce très beau roman n’ont cessé de reprocher à Truffaut les libertés qu’il a prises, l’accusant de « trahison ». Victoire du provisoire sur le définitif encore, mais cette fois sur le définitif de la mort. La Sirène du Missipi est un film noir blanchi par l’amour, un film où tout le noir s’est dissous dans le blanc amoureux de la neige, un film où Truffaut tire à lui une narration de série noire pour en faire la matière de ses sentiments pour Catherine Deneuve. Il réussit ici ce qu’il ne parvenait pas à faire dans La Mariée était en noir, autre adaptation de William Irish qui relevait pour l’essentiel de l’exercice de style par son découpage fragmentaire.

Tout arrive ici par des lettres, celles échangées entre Louis et Julie. Car le cinéma de Truffaut est un cinéma épistolaire où les personnages lisent souvent des lettres, où la réalité et l’amour sont convoqués par les mots. C’est par les mots encore que Louis essaie de décrire son amour pour Marion, sur la terrasse de leur villa d’Aix-en-Provence, ou encore devant le feu de la cheminée qui éclaire son visage. Par les mots, il essaie de reconstituer, de percer le mystère de ce visage, qui l’a sorti de sa condition et de sa vie précédente. Chez Truffaut, les mots précèdent les images, l’atmosphère et les sentiments précédent les plans, comme l’essence d’un parfum entêtant qui se répand. Si Marion essaie d’empoisonner Louis à la fin, avant de se repentir, c’est peut-être parce qu’elle n’avait pas pu lui envoyer cette lettre où elle disait l’aimer : son amour n’avait pas encore été sanctifié par le mot, par les mots de la lettre. Les mots ont une couleur ; ici, ce sont celles du noir, du blanc, du blond : le noir du récit d’origine ; le blanc de la neige transfigurant le sordide du meurtre ; l’or blond, enfin, du visage et des cheveux de Catherine Deneuve. On a parfois reproché à Truffaut la modestie de ses moyens visuels par rapport à d’autres cinéastes mais il faut dire ici combien le visage de Deneuve est bien filmé, bien éclairé dans ce film, combien ses couleurs illuminent chaque plan. Dans un de ses rôles récurrents d’inspecteur consciencieux, Michel Bouquet complète la distribution. Un des films les plus touchants et personnels du cinéaste, où il se livre à coeur ouvert.

Strum

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7 commentaires pour La Sirène du Mississipi de François Truffaut : le provisoire et le définitif

  1. lorenztradfin dit :

    Tarantino devrait lire ce texte pour changer son opinion sur Truffaut!

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  2. Pascale dit :

    Ton article me donne l’envie de revoir le film pour une énième fois. Comme pour Elle et lui ou Mrs Muyr et son fantôme je ne compte plus…
    On a tous un Truffaut préféré. Celui-ci est « le mien » sans hésitation.
    C’est dingue que les critiques et le public n’aient pas adhéré à l’époque. Le choix de Catherine Deneuve, fausse ingénue mais blonde diaphane paraît évident. Même si elle est loin d’être aussi lisse (tout le contraire de lisse d’ailleurs) qu’on le prétend souvent et encore. Mais Belmondo est vraiment exceptionnel dans ce genre de rôles romantiques sans cascade (Pierrot le Fou, Un singe en hiver, Un homme qui me plait). C’est là qu’il est à son meilleur.
    Bien sûr que Louis n’est pas dupe mais il sait que « l’amour fait mal », que « c’est une joie et c’est une souffrance »… phrases qui seront reprises par une autre Marion mais la même Catherine dans Le dernier métro.
    Un GRAND film selon moi.
    Truffaut était amoureux de Catherine à l’époque et Belmondo a dit : « j’avais l’air d’un con entre eux deux ».

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    • Strum dit :

      Le film, comme Truffaut d’ailleurs, continue de diviser encore aujourd’hui en réalité. Truffaut lui-même n’aimait pas le film. Pour ma part, je l’aime beaucoup mais la plupart des amateurs de série noire, et en particulier du très beau roman, trouve que c’est une adaptation affadie du livre d’Irish dont la fin est plus émouvante, plus forte, que celle du film. Deneuve est magnifique ici et pour moi aussi c’est un des meilleurs rôles de Belmondo.

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  3. Très beau post, très intéressante interprétation. Je te suis assez largement Strum (j’adore l’expression « un noir blanchi par l’amour ») sur le provisoire contre le définitif à une expression près : la fin qui à mon avis ne colle pas.

    Le dernier twist (le pardon final) est à mon avis le twist de trop et cela a un peu gâché la fête pour moi. Je n’y ai pas vraiment cru, à ce niveau de naïveté, de candeur chez Belmondo, on n’est même plus dans le noir. C’est dommage car le reste est excellent.

    C’est amusant, j’ai un post en réserve sur exactement le même film que je devais poster dans quelques semaines.

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