Blanc de Krzysztof Kieslowski : Oeil pour oeil ?

Avec Blanc (1994), Krzysztof Kieslowski poursuit sa Trilogie Trois couleurs commencée avec Bleu. C’est un film très différent de son prédécesseur et Kieslowski nous le fait ressentir d’emblée par le choix d’une lumière d’un blanc terne et givré tendant vers le naturalisme, à l’opposé de la lumière impressionniste de Bleu. Cette différence n’est pas seulement celle fortuite d’un changement de chef opérateur. Elle est voulue et c’est une manière de nous signifier combien les principes de liberté et d’égalité sont différents, presque contradictoires, puisqu’une liberté illimitée ne pourrait s’exercer qu’au détriment de l’égalité (contradiction qui ne peut être surmontée que par le troisième commandement de notre devise, la fraternité, les trois termes ne pouvant se comprendre l’un sans l’autre). Une chose, cependant, rapprochent la liberté et l’égalité : elles ne peuvent s’appréhender que dans le cadre de notre relation à autrui, qui en est à la fois l’horizon et la limite. Bleu a montré que la liberté absolue était impossible car on n’est pas seulement responsable de soi mais aussi vis-vis des autres. Blanc va de même donner une définition négative de l’égalité à travers l’histoire d’un couple qui ne trouvera un rapport d’égalité que dans les turpitudes subies successivement par l’homme et la femme. Ces définitions négatives de termes que notre devise voudrait triomphants vont se poursuivre dans Rouge et attestent du caractère aussi personnel que singulier de cette trilogie de films.

Au début du récit, Karol Karol (Zbigniew Zamachowski), un coiffeur polonais, arrive au Palais de Justice de Paris afin d’assister au prononcé de son jugement de divorce pour non consommation du mariage : il n’arrive pas à satisfaire sexuellement sa femme Dominique (Julie Delpy), qui ne veut dès lors plus de lui. Comparée à celle de Dominique, qui gère un salon de coiffure à l’activité manifestement florissante, la situation de Karol n’est guère reluisante : à la rue, sans papier, sans argent car Dominique a bloqué son compte bancaire, le voici ensuite accusé par son ex-femme d’avoir mis le feu à son salon de coiffure alors qu’elle en est coupable. Le machiavélisme de Dominique (qui est une liberté illimitée) ne semble pas avoir de frein et le blanc virginal dont la lumière du film semble parfois l’entourer est tout à fait trompeur. L’inégalité de leur situation dans la société est observable physiquement, verticalement : devenu sans abri vivant dans le métro, Karol se trouve dorénavant sous terre, quand Julie peut l’observer du haut de son bel immeuble haussmannien. Comment dans ces conditions passer de l’inégalité à l’égalité ? C’est ce à quoi Karol va s’atteler, non pas comme on pourrait le croire pour acquérir ce droit à l’égalité, mais pour rendre à Dominique la monnaie de sa pièce. L’égalité est ici celle la rétribution : oeil pour oeil, dent pour dent. D’ailleurs, il y a dans la mise en scène de Kieslowski davantage de plans-contrechamps que dans Bleu selon un principe d’opposition.

Un concours de circonstances va permettre à Karol de se remettre en selle : il rencontre un étrange compatriote à l’expression insondable qui le ramène dans ses bagages en Pologne, et il faut entendre cela littéralement car Karol va prendre l’avion dans une valise. Dans le prologue du film, Kieslowski avait monté en parallèle Karol arrivant au Palais de justice et cette valise sur un tapis roulant : Karol enfermé, ligoté, expulsé par Dominique. Il faut d’abord commencer par la liberté avant de réfléchir au problème de l’égalité. Au départ, non seulement la situation est inégale, mais Karol est donc enfermé, c’est-à-dire qu’il n’est pas libre. Il en résulte une inégalité dans son amour pour Dominique bien que le déroulement du récit va montrer que les sentiments de cette dernière pour Karol ne sont pas si simples que ce qu’ils pourraient paraître de prime abord. Elle n’est pas juste un Machiavel en jupon qui a voulu se débarrasser d’un impuissant. Kieslowski fait voir cela de manière presque subliminal en insérant des plans brefs de Dominique s’agitant comme une lionne en cage chez elle après le départ de Karol : en réalité, elle aussi ne peut pas se passer de lui.

Au sortir de sa valise, dans la campagne givrée encerclant Varsovie, Karol semble à nouveau libre. On en revient à nouveau au premier film : qu’est-ce que cela veut dire être libre ? Cela veut dire agir en direction des autres. Pour Karol, cela signifie vivre en permanence avec le souvenir de Dominique à ses côtés, que symbolise un buste de la République française qu’il a emporté avec lui. Dominique est à la fois son passé et son futur. C’est pour elle qu’il se lance dans des opérations financières assez risquées, pour finir, la chance étant cette fois de son côté, par s’enrichir de manière considérable. Dans notre société, y compris la société polonaise, l’argent est facteur d’égalité. Pour paraphraser Orwell, certains sont plus égaux que d’autres. Au lieu de revenir en France, Karol, une fois muni de ce viatique monétaire, décide de tendre un piège à Dominique en lui faisant croire qu’il est décédé afin de l’attirer en Pologne. C’est l’égalité vue comme principe d’équivalence, de rétribution, chacun recevant son dû ; comme une mauvaise plaisanterie.

La question de l’égalité se déplace donc à nouveau : ce n’est plus l’égalité dans l’amour, ce n’est plus l’égalité dans la société, c’est l’égalité dans les mauvais coups. C’est pourquoi l’égalité est si difficile à définir : c’est une notion concrête, qui n’opère que par référence aux autres en fonction de termes extérieurs. Avec un humour noir qui appartient davantage au cinéma polonais (d’ailleurs une grande partie du film se passe en Pologne) qu’au cinéma français, Kieslowski rétablit la balance de la justice en utilisant à la fin des champs-contrechamps qui font voir qu’on peut être égal dans une prison, qu’il s’agisse d’une prison physique, d’une prison mentale, ou d’une prison émotionnelle. Karol, en utilisant sa liberté pour se venger de Dominique, a rétabli l’égalité entre eux au prix d’un enfermement réciproque : lui, libre uniquement en apparence, elle, en prison et accusé d’un meurtre qu’elle n’a pas commis. Reste l’espérance de croire que désormais quittes, ils vont surmonter cette épreuve. Chez Kieslowski, les relations de couples sont difficiles.

Ainsi, au terme de ce film qui s’apparente à une fable d’un givre noir, presque une plaisanterie de pays communiste (régime sous lequel Kieslowski vécut en Pologne la majeure partie de sa vie), on arrive à cette conclusion paradoxale : l’égalité seule n’est rien, car il y a des égalités dans la souffrance qui emprisonnent. Que peut nous faire l’égalité s’il s’agit d’appliquer un principe d’oeil pour oeil, dent pour dent ? Il manque à la fois la liberté et la fraternité pour surmonter cela. Rouge va venir combler ce manque mais en prenant le contrepied de Blanc sur le plan narratif. Là où Blanc séduit par le caractère direct et linéaire du récit, Rouge va s’encombrer d’une certaine complexité narrative.

Strum

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6 commentaires pour Blanc de Krzysztof Kieslowski : Oeil pour oeil ?

  1. Dans cette trilogie, je n’ai vu que « Bleu ». Ta chronique de ce film me donne envie de le découvrir. D’autant plus que j’aime bien Julie Delpy…

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    • Strum dit :

      J’ai vu les trois films à leur sortie et j’ai eu envie de les revoir car j’aime beaucoup La Double Vie de Véronique. J’ai pu mieux formuler certaines réserves que j’avais sur Bleu qui reste un beau film. J’aime toujours Blanc, dont la révision ne m’a pas déçu au contraire – Julie Delpy y est d’ailleurs très bien. En revanche, j’ai été déçu par Rouge. J’ai trouvé le film plus artificiel, moins beau, que dans mes souvenirs.

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  3. J’avais vu le film à sa sortie comme toi mais – pas comme toi – je ne l’ai jamais revu.

    Je n’en garde pas un souvenir impérissable mais il y a probablement prescription, il faudra probablement que je le revoie à la lumière de tes correspondances (avec la devise de la République) que je n’avais absolument pas perçues à l’époque.

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    • Strum dit :

      Rassure-toi moi aussi. J’ai vu les trois films à leur sortie et je n’avais rien vu non plus de ce que j’ai aperçu lors de cette révision. Je crois qu’il n’y a des choses que l’on ne peut voir qu’à partir d’un certain âge.

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