Mogambo de John Ford : le bougon s’apprivoisant

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Mogambo (1953) de John Ford est généralement vu comme une curiosité dans son oeuvre. Il est vrai que l’on n’imagine guère Ford quitter les Etats-Unis pour aller filmer un safari au Kenya en 1953. D’ailleurs, tout ce qui relève dans ce film des plans de nature et d’animaux semble se greffer artificiellement au tronc principal de la narration, comme un passage obligé superflu, alors que dans Hatari! (1962) de Hawks par exemple, les scènes de safari s’intègrent harmonieusement au reste, comme expérience de groupe – comparaison un peu injuste car Hawks disposait de moyens techniques d’une autre ampleur et tournait un film à grand spectacle. Ce n’est donc pas la savane africaine qui préoccupe Ford, ni certes tel plan d’éléphant ou de gorille se tambourinant la poitrine (tourné par une seconde équipe), simple toile de fond dont il se désintéresse esthétiquement une fois n’est pas coutume.

Ce qui l’intéresse, ce sont les rapports amoureux qui s’instaurent entre Victor Marswell (Clarke Gable), un organisateur de safaris bougon, et Kelly (Ava Gardner), une new-yorkaise délurée que la promesse d’un vague Maharadja a attiré dans la savane. Ils permettent de constater une nouvelle fois que pour Ford, l’amour n’est pas l’expression d’une union sentimentale sans nuages où chacun accepterait l’autre avec douceur, mais le résultat d’une lutte entre deux volontés récalcitrantes. Les histoires d’amour chez Ford sont traversées d’orages, de mésententes, de claquements de porte, sont à la lisière d’une rude amitié. Elles sont toujours contrariées par le destin ou les décisions hasardeuses des personnages. Dans L’Homme tranquille, Sean conquiert Mary Kate après une série d’épreuves et au moment où il croyait l’avoir perdue (de manière générale, les relations entre John Wayne et Maureen O’Hara dans les films de Ford ne vont pas sans heurts). Dans La Prisonnière du désert, Martin aime Laurie qui l’aime en retour, avec une certaine rudesse entêtée, mais ses odyssées l’emmènent si loin d’elle qu’un beau jour lorsqu’il revient d’une énième absence, elle est en train de se marier avec un autre – à quelques heures près, ils étaient condamnés à vivre malheureux. Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, Hallie épouse Ransom alors qu’elle aimait peut-être Tom, l’obstacle étant ici celui de la vie même. Dans La Poursuite Infernale, Doc Holliday réalise trop tard qu’il aimait Chihuahua ; on rétorquera peut-être que dans ce dernier film, la cour délicate faite par Wyatt Earp à Clementine s’inscrit dans la tradition de l’amour courtois. Mais n’est-il pas singulier justement que le film n’héberge pas cet amour entre Wyatt et Clementine sinon sous la forme d’une promesse, comme s’il était trop délicat, trop pur, trop aérien, pour que Ford puisse l’imaginer dans le présent de son récit ?

Ce qu’il peut imaginer en revanche dans Mogambo, c’est un homme bougon, balotté par le ressac du temps, aux tempes grisonnantes, qui ne va cesser de se mettre des batons dans les roues quand un destin bon prince lui envoie une femme d’une beauté divine, à l’esprit caustique, aimant les animaux (à défaut de pouvoir au début reconnaître un kangourou d’un rhinocéros), et dure au mal. Car que va faire cet idiot trop sûr de son fait ? : la renvoyer quand elle veut rester, puis, pour la dissuader encore un peu plus, lui préférer (temporairement) une jeune femme mariée, ayant certes la beauté de Grace Kelly, mais aussi la raideur et l’étroitresse d’esprit d’une quaker. Qui peut sérieusement imaginer un héros fordien tomber amoureux d’une quaker guindée et intolérante ? Et puis il y a autre chose sans doute : une franche camaraderie conviendra mieux au tempérament de Marswell qu’un amour romantique en apparence qui s’étiolera une fois passée la passion première. C’est pourquoi Mogambo n’est que faussement l’histoire d’un triangle amoureux où Clarke Gable hésiterait entre une brune torride et une blonde apprêtée, entre Ava Gardner et Grace Kelly, c’est bien plutôt l’histoire d’un homme qui croit maîtriser une chose qu’il ne maitrise absolument pas, ses propres sentiments, qui est le jouet d’un destin à la fois facétieux et indulgent, mais aussi de ses propres craintes. Dans plusieurs scènes nocturnes se déroulant sur la véranda, les jeux d’ombres des persiennes sur les visages sont le reflet de sa confusion. Les aspirations de Ford étaient contradictoires, pour lui comme pour ses personnages, mais il a toujours su quoi faire de l’héritage expressionniste.

Le scénario, il faut bien l’avouer, n’est pas le meilleur qu’il dût tourner, notamment dans la caractérisation des deux femmes. Et Ava Gardner et Grace Kelly arrivant par hasard dans la même hutte au Kenya, c’est peut-être un peu trop. Condition sine qua non néanmoins pour profiter de ce Ford à la réputation contrastée mais qui dispense, quand on le revoit averti, plus d’un plaisir. Les oeillades et la gouaille d’Ava Gardner, plus proches du caractère de l’actrice au naturel, que sa réserve de Pandora ou La Comtesse aux pieds nus, n’en sont pas les moindres. Et plus d’un écho se trouve ici éveillé avec d’autres oeuvres du maître américain. Chez Ford, l’amour est rude et vache ou n’est pas et c’est lui qu’il faut apprivoiser plutôt qu’une mégère ayant au contraire plus d’une qualité.

Strum

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15 commentaires pour Mogambo de John Ford : le bougon s’apprivoisant

  1. Rémi G. dit :

    J’avais été assez déçu par ce film, n’y prenant guère de plaisir, malheureusement. Le portrait des deux femmes m’avait paru un rien gênant, en termes de sexisme, mais mes souvenirs sont peut-être injustes.

    Pour ce qui est de la gouaille d’Ava, je pense qu’elle s’est mieux exprimée dans un film comme La Nuit de l’iguane de John Huston.

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    • Strum dit :

      C’est certes un Ford mineur avec un scénario pas très fin en effet. Ayant un faible pour le cinéaste j’ai essayé d’en voir les bons côtés et on peut y percevoir des échos avec d’autres films quant à sa vision des rapports amoureux. Sinon, La Nuit de l’iguane est pour moi également un meilleur film même si Ava Gardner y est beaucoup moins belle.

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  2. J.R. dit :

    Pour moi il est presque parfait ce film. Je ne vais pas trop développer ;)…
    Ford a entrepris un véritable retournement de sujet, en court-circuitant le film de commande il a tourner un film à son image. Il ne filme que ce qui l’intéresse : on connaît la célèbre anecdote – qui comme toute les anecdotes doit être apocryphe – où la production lui fait remarquer qu’il prend trop de retard, et qu’il arrache plusieurs pages su script.
    D’autres anecdotes rapportent, au contraire, qu’il était pressé de tourner les séquences en extérieur pour rentrer en studio à Londres. Contrairement à Tavernier, qui rapporte d’ailleurs plusieurs anecdotes fausses lui-aussi, je ne crois pas que le travail d’historien éclaire vraiment l’intention d’un film, même si ce travail est indispensable (selon Tavernier, par exemple, John Caradine porterait le bandeau de Ford dans sur la Piste des Mohawks, une double méprise puisque Ford n’a jamais porté un bandeau à droite, et surtout pas en 1939 – il n’a porté un bandeau qu’après une opération qui s’est déroulée après le tournage de Mogambo justement, on peut facilement le vérifier sur photos. Capra dans sa biographie rapporte aussi l’avoir rencontré une première fois avec un bandeau de pirate, mais c’était impossible).

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    • Strum dit :

      Je savais que tu viendrais défendre le film 🙂 On est d’accord pour dire que Ford ne filme que ce qui l’intéresse, et c’est ce qui est réussi dans le film. Tout ce qui relève de l’intégration du décorum est cependant un peu hasardeux. J’adore l’anecdote que je connaissais des pages de script arrachées. Plus généralement, se posent toujours avec Ford en effet, les rapports entre réalité et légendes, certaines fausses qu’il s’est bien gardé de démentir. Et je suis d’accord pour dire que ce ne sont pas les anecdotes le plus important même si les cinéphiles en sont en général friands, mais les films en eux-mêmes tels qu’on peut les voir et les analyser.

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  3. Pascale dit :

    Un rien lourdaud ce film.
    On a vraiment du mal à comprendre le choix (temporaire) de Gable. Est-il bête ou aveugle et sourd ? Je me disais même qu’il voulait juste accrocher une pimbêche coincée à son palmarès.
    Un film décevant.

    Dans le même ordre d’idée, je n’ai jamais réussi à comprendre comment Will Kane pouvait préférer Amy à Hellen.
    Pauvre Grâce Kelly, jolie mais fade. Elle se rattrape bien dans Fenêtre sur cour.

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    • Strum dit :

      Effectivement, on a du mal à comprendre et c’est pourquoi j’écris que c’est un faux triangle amoureux : Gable utilise Kelly comme prétexte pour ne pas s’engager avec Ava Gardner qui lui correspond beaucoup mieux. Il le fait de manière inconsciente mais cela aurait mieux marché si le film avait été mieux écrit, le personnage de Kelly mieux servi. J’imagine que tu as vu les autres Ford que je cite où il traite mieux cet aspect des choses. En dehors de ses rôles pour Hitchcock, Grace Kelly n’a pas fait une carrière très intéressante.

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  4. J. R. dit :

    Si je peux te conseiller un coffret exceptionnel que j’ai reçu cette semaine, édité au Royaume-Uni (sans sous-titres français)

    Un superbe travail avec des analyses intéressantes, notamment, à chaque fois, un petit montage signé Tag Gallagher. Ce sont des films comme Mogambo souvent un peu sous-estimé sauf La Dernière fanfare qui benificie d’une belle réputation. Je ne l’ai pas encore revu.
    Les copies sont magnifiques. Toute la ville en parle est un peu le film art déco de Ford, une jolie réussite. Ce n’est qu’un au revoir est un film qui je crois est une grande réussite, je n’ai jamais vu un film aussi philosophique… Oui oui
    Inspecteur de service est un petit bijou, il fait partie de ses Ford sans élément de sublimation, avec Quand se lève la lune, il témoigne de ce à quoi le cinéma de Ford aurait ressemblé sans l’Amérique. Bien sûr, ce sont des films aujourd’hui à conseiller surtout aux inconditionnels, ces derniers films ne s’appréhendent pas sans être un familier du cinéaste.
    Sinon pour Mogambo tu as bien raison de souligner que ce n’est pas un triangle amoureux : la blonde est un piège, un beau miroir tendu au grand chasseur de fauve 😉

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      Merci pour le conseil ! 🙂 C’est alléchant. J’aimerais bien voir La Dernière fanfare. Comment as-tu fait pour recevoir le coffret ? L’avais-tu commandé avant le confinemenet ? J’avais cru comprendre qu’amazon n’avait plus le droit de livrer sauf produits essentiels.

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  5. princecranoir dit :

    Je me suis toujours un peu ennuyé à la vision de ce far west africain, bien moins trépidant et truculent que son équivalent hawksien cité dans l’article (un comble de la part de l’auteur de la taverne de l’irlandais !). Sans doute suis je passé à côté de ses charmes. En dehors des actrices et du mâle Gâble, je crois que j’ai tout oublié de leurs émois respectifs.

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