No Country for Old Men : les frères Coen au pays de la violence

No Country for Old Men - Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme : Photo Ethan Coen, Joel Coen

Les frères Coen racontent généralement des histoires dont le sens échappe à leurs personnages. Qu’ils soient prisonniers d’une intrigue au déroulement implacable ou qu’ils subissent les caprices d’un monde absurde, les protagonistes de leurs films s’avèrent incapables de prendre la mesure du monde ou de le comprendre.

On retrouve cette caractéristique dans No Country For Old Men (2007), l’un de leurs plus grands films, qui tient à la fois de la course-poursuite haletante et de la fable. Les Coen sont les fabulistes modernes de l’Amérique, les continuateurs, par le ton souvent et les procédés narratifs parfois, de l’ancienne littérature yiddish. Adaptant un roman de l’écrivain américain Cormac McCarthy, ils lui empruntent la technique littéraire du commentaire interne : le shérif Ed Tom Bell (Tommy Lee Jones), extérieur à l’intrigue principale, l’éclaire de ses commentaires, en lui conférant valeur de parabole ou de fable. La fable ou le mythe d’un pays muet qui naît sous un soleil de plomb, car toute fable, tout mythe, présuppose l’existence d’un lieu clos, borné par d’invisibles frontières (c’est ainsi qu’il faut comprendre ces première images de création du monde), un pays silencieux tout le long du déroulement des jours (l’absence de musique est frappante) car il est sans dieu, où les pères ne peuvent plus jouer les figures de substitution : on ne trouve ces « vieils hommes » que dans les rêves (ceux du Shérif Ed Tom Bell). La fable ou le mythe d’un pays où le sort d’une vie est confié par le tueur à gages Anton Chigurh (Javier Bardem, formidable) à ce qui n’est qu’en apparence un jeu de hasard (pile ou face pipé où l’issue est déjà scellée), tandis que Llewelyn Moss (Josh Brolin) place l’espérance d’une vie meilleure dans cette valise remplie de billets de banque qu’il a trouvée au début du film, bénédiction qui va s’avérer être une malédiction puisqu’elle lance la mort (Chigurh) à ses trousses. Le mythe enfin d’un pays où Chigurh abat les hommes comme on traite le bétail, avec un pistolet d’abattoirs. Tout mythe a son démon, son dibbouk, et Chigurh joue ici ce rôle, insondable, invincible, comme s’il obéissait à d’autres règles inconnues des hommes ; c’est d’ailleurs le seul protagoniste de l’histoire à suivre une ligne de conduite dont il ne dévie jamais. Véritable dibbouk – à l’inverse du faux dibbouk du prologue de A Serious man, film qui posait la question de la rétribution de nos actes. D’ailleurs, est-ce que Llewelyn (à peu de chose près le même prénom que dans Inside Llewyn Davis où la question de la justice, du rapport entre nos actes et leur rétribution, était également posée) a mérité, par ses actes, ses faiblesses de caractère, ce qui lui arrive dans No Country for old men ? Est-ce seulement parce qu’il s’est emparé de cette valise qui ne lui appartient pas au début du film (comme la valise de billets perdue de Fargo qui aurait été retrouvée) qu’il est poursuivi ou pour d’autres raisons plus mystérieuses ?

Puisant dans la sobriété de l’écriture de McCarthy une rigueur qui sied à leur propos, les Coen découpent les séquences d’action du film en alternant les périodes d’attente et les jaillissements de violence, qui déposent sur nos yeux une impression durable ; et l’on suit le parcours des personnages à la fois fasciné et craignant pour la vie de Llewyn. C’est pourquoi quand Ed Tom se lamente ensuite sur  le chaos du monde, il nous dit ce que les images nous ont déjà enseigné ; de là cette impression que certains dialogues, où Ed Tom se demande hébété de quel monde il « fait partie », redoublent le discours du film. Ici se situent sans doute les limites des emprunts que le cinéma peut faire à la littérature, le procédé du commentaire interne ne fonctionnant pas toujours comme une chambre d’écho.

Cependant, la fidélité des frères Coen à McCarthy produit un autre effet. Ainsi filmée par les frères Coen, la poursuite entre le tueur fou et sa future victime est formidable d’intensité. Emporté par ce récit mené de main de maître, le spectateur quémande un duel final entre Chigurh et Moss. Il souhaite une issue à ce duel et il veut la « voir » à l’écran ; il réclame des images qui fascinent ses rétines plutôt que les mots de patriarche du shérif Ed Tom. Et lorsque les frères Coen, à l’instar de McCarthy, laissent hors-champ la fusillade finale, l’effet en résultant est saisissant : arrêtés nets dans notre élan de spectateur, déçus de ne pas avoir pu assister à l’apocalypse annoncée, nous sommes renvoyés à notre fascination de la violence cinématographique. La fin du film, où le cinéma direct de la représentation de la violence cède de nouveau la place au commentaire interne, est dérangeante par ce qu’elle révèle de l’impact de la violence cinématographique. La violence de Chigurh est la forme que prend le mal arbitraire qu’il représente. Mais si la violence est autant représentée au cinéma, n’est-ce pas aussi parce qu’elle permet à une certaine virtuosité cinématographique de se déployer, à un monde à l’esthétique parfois attirante, faite de brio, de déflagration et de suspense, d’exister ? No Country for old men, éclairé par Roger Deakins, n’est-il pas un « beau » film sur un plan visuel, Chigurh n’a-t-il pas des allures de créature mythique dont on a du mal à détacher les yeux ? C’est comme si l’action, et la violence qui en est le corollaire, étaient un terrain propice au cinéma, car le cinéma est à la fois un territoire et un mouvement, et la violence est le paroxysme d’un mouvement heurté et saccadé. Or, un monde qui n’est fait que de violence n’a plus de sens.

No Country for Old Men est donc un film qui nous regarde autant qu’on le regarde, où les frères Coen se font fabulistes et moralistes. Quand le shérif Ed Tom s’interroge à la fin du film, c’est en réalité nous-mêmes qu’il interroge, c’est à nous qu’il demande de rendre des comptes sur le monde de violence dans lequel s’est déroulé le film. C’est que nous faisons nous-mêmes « partis de ce monde » et la confusion est parfois autant dans nos crânes que dans les films des frères Coen. Cette confusion (ou cet absurde), seul Chigurh, sûr de lui et de ses pièces de monnaie, qui ne rendent qu’un seul son : celui de la mort, ne la connaît pas. Alors à lui seul est donnée dans No Country for old men la faculté de sourire. Mais attention : ce sourire appartient à une créature proposant à ses victimes un marché truqué, qui peut dévorer les hommes. No Country for old men marquait, après une série de films décevants, le début de la seconde partie de la carrière des Coen traitant du thème de la rétribution des actes.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, cinéma américain, Coen (Ethan et Joel), critique de film, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour No Country for Old Men : les frères Coen au pays de la violence

  1. Cédric dit :

    Notre rapport à la violence me dérange de plus en plus.
    Dans les films, les séries télévisées, les jeux. Dans les séries télévisées à 20h30 (hum, disons plutôt 21h), dans les jeux soi-disant interdits au moins de 18 ans.
    Nos instincts primaires parlent je suppose, les voir au cinéma permettent de les extérioriser pour éviter qu’ils ne s’expriment « pour de vrai ». Quoiqu’il en soit, on assiste à une sur-enchère qui est dérangeante, au moins pour moi.
    Je dis cela et je ne suis pourtant pas sainte-nitouche mais, tout de même, il est des scénarii, des scènes qui dépassent les limites.
    J’ai un souvenir à vrai dire assez diffus de « No country… » car je l’ai regardé avec une certaine réticence, surpris par ce que j’y voyais (je n’avais pas lu le synopsis avant le visionnage), effaré, probablement également choqué par tant de cynisme et de sang-froid de Chigurh (parfait dans son rôle) qui incarne, ne l’oublions pas, un certain type d’hommes, réels ceux-là. C’est ce qui est d’autant plus choquant car, j’en suis certain, la réalité va bien au-delà de la fiction…

    Cédric.

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    • Strum dit :

      C’est sûr que le cinéma qui a tendance à sur-représenter et donc à banaliser la violence soulève ce genre de question. Je trouve que No Country aborde intelligemment la question (rien à voir avec un Tarantino par exemple, qui prétend parler des Etats-Unis mais qui donne surtout libre cours à son obsession et son goût (issu du cinéma bis) de la violence.

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  7. lorenztradfin dit :

    et sans oublier que c’est un grand livre qui a servi de base !

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