
Le cinéma de Kelly Reichardt sonde depuis ses débuts les espoirs brisés des gens en marge, des exclus du rêve américain. Son plus beau film, Wendy et Lucy, racontait la dissolution progressive d’une femme sans domicile fixe dans les sous-sols de la société. Après être allée aux origines de la nation américaine dans son beau First Cow, la cinéaste fait dans The Mastermind (2026) un détour par le film de braquage et les Etats-Unis des années 1970, sur fond de guerre du Vietnam et de contestation étudiante. Mais de celles-ci, JB Mooney, fils du juge de district du même nom, n’a cure. Ce voleur à la petite semelle, rebut de l’école d’art et menuisier au chômage, a fait défection : il s’est extrait du chemin que lui ont tracé ses parents, il ne veut pas mener une vie de famille et de travail pour une raison qui n’est pas explorée par Reichardt. Il ne se préoccupe plus que du coup qu’il prétend organiser : un vol de tableaux d’art contemporain dans le musée de Framingham, dans le Massachussetts.
Reichardt suit le délitement progressif de la vie de cet anti-héros, menteur et cynique, mauvais mari (pauvre Alana Haim en épouse de l’ombre, désabusée), mauvais père et mauvais fils, qui ne s’intéresse à rien sinon à lui-même. Elle filme ses faux-pas et ses mésaventures sans jamais renier sa manière naturaliste et sa foi dans un cinéma du temps réel, refusant les figures de style et les variations de rythme du genre policier – le découpage reste uniforme. C’est d’ailleurs moins le braquage, bricolé et expédié rapidement, qui retient son attention, que la suite, les futiles tentatives de JB pour camoufler son méfait, sa cavale inepte dont on sait d’avance qu’elle ne le mènera nulle part car il échoue dans tout ce qu’il entreprend. C’est dans cette seconde partie du film, dans les marges de la société, que la cinéaste retrouve ses marques ou que le spectateur retrouve le mieux son ton. Elle reste fidèle à son personnage, et la seule ironie qu’elle se permet à son égard, réside dans le titre narquois du film (puisque JB n’a rien d’un cerveau), et dans la dernière scène où l’Histoire rattrape cet homme égocentrique, trop occupé de lui-même. Revanche d’un temps militant sur les hommes indifférents : si l’on pouvait tirer une morale du film, et peut-être est-ce le point de vue de Reichardt, ce serait que JB, puisqu’il s’est exclu de lui-même de la société, aurait dû rejoindre la communauté canadienne où se sont réfugiés les proscrits et les déserteurs de l’armée américaine, plutôt que de s’enferrer dans sa solitude. Cette approche naturaliste est totalement différente de celle des frères Coens dans un film comme Inside Lleywin Davis, où le récit d’un homme qui échouait là aussi en tout, s’inscrivait dans la tradition du conte yiddish, et où une ironie permanente nourrissait des idées de mise en scène pour déboucher sur le portrait d’un monde absurde.
De cette rencontre entre Kelly Reichardt et le récit de braquage, naît un film linéaire, un peu contaminé par la molesse de JB (un Josh O’ Connor au jeu minimaliste), moins inspiré que ses autres films. Les adeptes de la cinéaste, dont je suis jusqu’à présent, se montreront bienveillants en reconnaissant son style et son ton, son cinéma de la marge, comme en-dehors de la société, d’autant plus que la reconstitution des années 1970 est convaincante avec une photographie aux tons marrons et mélancoliques. Mais le film, outre son uniformité de rythme qui ne s’accorde pas toujours avec l’intrigue de départ, souffre d’un autre défaut : le caractère antipathique et insondable du personnage-titre, frein à la pleine adhésion du spectateur, que l’on suit du premier au dernier plan, si bien que l’on aurait aimé parfois attacher nos pas à ceux qui le cotoient ou qu’il rencontre (ainsi ses amis campagnards), plutôt qu’à sa cavale sans issue, et sortir du champ restreint de la focale mise par Reichardt sur son personnage exclusif pour accéder par moment à un regard plus vaste, qui n’est suggéré qu’occasionnellement au fond du cadre, par des images de la guerre du Vietnam à la télévision, ou cette affiche anachronique du « I want you for US army ». Dans son malheur, JB aura d’ailleurs eu une chance : échapper à la conscription pour la guerre du Vietnam qui reposait sur un système de loterie depuis 1969. Mais c’est bien la seule fois où il aura tiré le gros lot.
Strum
Bizarrement, le caractère antipathique de ce minable ne m’a pas dérangée. Parce que heureusement, il n’entraîne dans sa chute que lui-même, les femmes savent le garder à bonne distance. En cela il est moins pire que l’anti-héros de « Night Moves » qui se situait aussi dans le genre du thriller et montrait un coup qui tournait mal. J’ai apprécié l’ironie du titre et du dénouement, la photo et la superbe musique qui m’a rappelé Miles Davis dans « Ascenseur pour l’échafaud ». Même si les films de Kelly Reichardt que je préfère sont « Old Joy » et « La dernière piste ».
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