
New York est une ville verticale, la plus belle de toutes les villes verticales. Robert Wise le sait qui, dans Odds against tomorrow (1959), compose ses plans à partir des lignes verticales de ses buildings altiers et de son ciel immense. Robert Ryan, que suit un cortège d’immeubles et de couloirs étroits, n’a d’ailleurs jamais paru si grand que dans ce sensationnel film noir où il fait équipe avec Harry Belafonte, après avoir été recruté par un ancien policier véreux pour cambrioler une banque paisible à Melton, Upstate New York.
Johnny Ingram, que joue Belafonte, est poursuivi par la déveine. Il a beau jouer aux courses fort des tuyaux les plus sûrs, quand il ne chante pas dans une boite de jazz du Village ou du West Side, il perd aussi sûrement qu’un jour glorieux se levant sur Central Park, si bien qu’il doit maintenant 7.500 dollars à Bacco, le parrain du cru, qui le somme de le rembourser demain soir. Les dieux sont contre Johnny, les jeux sont faits, la malchance le poursuit, aujourd’hui et demain : c’est le sens du formidable titre original, Odds against tomorrow, auquel a été substitué un de ces titres français au sens obscur, Le Coup de l’escalier, dont la traduction ne s’explique que par des circonstances improbables – et qui n’a ni queue ni tête.
La déveine de Johnny est telle que l’acolyte que lui a choisi Burke (Ed Begley), l’ancien policier, est un fieffé raciste, un dénommé Slater, qui a ramené de son Oklahoma natal la conviction que tous les noirs, et par conséquent Johnny, sont indignes de confiance. Robert Ryan prête à Slater une raideur et une mauvaise humeur qui semblent exsuder de chaque plan : la raideur de la bêtise et de la méchanceté. Autant la malchance de Johnny ne s’explique pas, autant celle de Slater est la rançon de ses mauvaises actions, de son racisme, de sa stupidité. C’est un homme malheureux qui porte en lui son propre malheur. Il apporte au monde son avilissement tandis que le monde avili ne veut pas de Johnny, qui n’est pas plus mauvais qu’un autre. Aux courses, la cote de ce duo de malheur (les « odds » du titre) serait bien basse, et l’idée de Burke de les associer pour un cambriolage relève d’une si courte vue qu’il ne doit pas être beaucoup plus intelligent que Slater.
Un attelage si mal assorti apprendrait au spectateur que le casse envisagé ne rencontrera pas meilleur sort que les paris de Johnny s’il n’avait déjà été averti par la mise en scène du caractère aléatoire de l’entreprise. Dès le premier plan, Robert Wise cadre une mare qui s’est formée le long d’un trottoir de la ville et qui est agitée par un vent violent ou un courant mauvais ; c’est une eau trouble qui n’est pas tranquille, qui représente le cours du destin, noirci par avance (le beau générique impressionniste a déjà donné le ton). Plus d’une fois dans le film, on retrouve ces plans d’eau, ce motif fluvial qui est un motif temporel ; ainsi à Melton, durant les superbes scènes d’attente où Johnny et Burke tuent le temps avant de passer à l’action en contemplant le fleuve, qui représente leur destin tracé d’avance sans qu’ils le sachent ; quoique Johnny, le seul intelligent et estimable de la bande, sait déjà à quoi s’en tenir : la vision d’une poupée brisée, abandonnée dans les remugles du fleuve, ne dément pas son intuition que les choses vont mal tourner et que le monde ne veut décidément pas de lui. Les lignes verticales des plans du début laissent alors la place à des lignes horizontales entrainant les personnages vers une issue fatale, tandis que le montage distend le temps du film. Wise connaît son affaire.
Odds against tomorrow est un de ces films noirs où la narration se préoccupe pour l’essentiel de nous présenter les personnages et de raconter la préparation d’un casse (quoique le terme préparation soit impropre tellement il y entre d’hésitations) qui n’advient qu’à la fin. C’est l’un des tous meilleurs films de ce genre particulier, admiré de Melville et que vient de surcroît agrémenter une très belle bande son à la fois jazzy et mélancolique de John Lewis. Wise et ses scénaristes (dont Abraham Polonsky) adaptent un roman noir de William P. McGivern en modifiant son esprit puisque dans le livre l’homme blanc et l’homme noir finissaient par surmonter leurs préjugés tandis qu’ici le racisme de Slater va provoquer une apocalypse digne de L’Enfer est à lui de Walsh. Ce sujet du racisme qui n’est qu’incident ici, car essentiellement représentatif du caractère mauvais et fatal de Slater, prendra plus d’importance encore dans West Side Story qui va suivre, où Wise filmera de nouveau New York City, mais avec davantage de scènes en studio. Shelley Winters et Gloria Grahame, dans deux apparitions cruelles mais difficilement oubliables, complètent la distribution. Vivement recommandé.
Strum
je me rappelle vaguement ce film vu un soir sur FR3 il y a longtemps.
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A revoir donc ! Merci pour ton commentaire.
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« Le terminus du Film Noir » écrivait Lourcelles. Et comment ! Sans doute un des meilleurs, couleur charbon, trempé dans le goudron de la vie urbaine au début, emporté par le fleuve du malheur à la fin. C’est à Melton (et non Felton me semble-t-il) que ces hommes ont rendez-vous avec leur destin commun. Puissant.
Sans doute le meilleur film de Belafonte (à l’origine du projet), avec « le monde, la chair et le diable » qu’il venait de tourner je crois.
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Lourcelles a toujours eu le sens des formules définitives, c’est l’apanage des grands critiques, même si je ne sais pas si elle est réellement appropriée ici. J’ai trouvé Belafonte très bien – comme tu dis, le projet lui tenait à cœur. Oui pour Melton, merci de l’avoir vu !
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Et bravo pour ce texte aussi envoûtant que le film. 👏
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Très belle critique Strum, très profonde, très enthousiaste aussi … plus que moi en tout cas. J’aime beaucoup la préparation du hold up avec les actions de ces deux personnages mais le hold-up proprement dit – qui aurait dû être le bouquet final -m’a un peu laissé sur ma faim.
J’aime le film mais je dois admettre que pour ce qui est du « film noir de hold up », je prends Melville ou Jules Dassin avant Robert Wise.
Le personnage de Johnny est certes le personnage sympathique mais il est loin d’être parfait (ce que l’attitude de sa femme nous fait subtilement comprendre), je ne le qualifierais pas de malchanceux. Les « odds » aux courses sont toujours contre nous quoiqu’il arrive.
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Merci ! Personnellement, j’ai trouvé le hold-up formidable précisément parce que la scène est dérisoire et expédiée : le film nous avait déjà montré que c’était fichu d’avance – il était inutile de s’appesantir sur la scène. On n’a pas affaire ici à des professionnels comme dans Le Cercle rouge où la scène de hold up est donc minutieusement mise en scène. Je pense que la chance est contre Johnny. Sa femme l’aime encore et lui dit pendant le film qu’il ne tient qu’à lui de revenir à la maison, à condition qu’il s’arrête de jouer aux courses. Les odds du titre ce sont celles de la vie des deux personnages plutôt que littéralement celles des courses, je pense.
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J’aime beaucoup Robert Wise. Avant la rétrospective de la Cinémathèque, je ne connaissais que « West Side Story ». Depuis, j’en ai découvert une poignée d’autres parmi lesquels je distingue « Nous avons gagné ce soir » (avec Robert Ryan également) « Je veux vivre! » et celui-ci, « Le Coup de l’escalier ». J’aime la sensibilité humaniste de ce cinéaste qui montre l’envers du rêve américain, les coulisses dans lesquels sont broyés les perdants du système et son impressionnante maîtrise du temps réel qui allié au montage donne une grande force à ses films. Jean-Pierre Melville se serait également inspiré d’une séquence (celle de la filature) de « Je veux vivre ! » pour « Le Samouraï ».
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Oui, c’est un excellent réalisateur que j’aime bien aussi. J’aimerais bien voir Je veux vivre que je n’ai jamais vu.
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