La Déesse agenouillée de Roberto Gavaldon : suppression du désir

Mélodrame autant que film noir, La Déesse agenouillée (1947) du cinéaste mexicain Roberto Gavaldon met en scène un homme et une femme vaincus par le destin et leurs propres désirs. Dans son extraordinaire El, Bunuel filmait l’histoire d’un homme qui refoulait ses désirs sexuels pour une femme en les dissimuler sous le voile trompeur d’une impossible pureté, sans en reconnaitre le caractère fétichiste. Ici, le même acteur, Arturo de Cordova et son regard fixe, joue un homme qui prétend conjurer le désir de possession de sa maitresse Raquel, danseuse et modèle, en acquérant une statue représentant son corps nu et agenouillé. Il croit ainsi cantonner son désir, en désactiver la flamme, en l’enfermant dans le marbre d’un objet inerte. Mais depuis le mythe de Pygmalion, l’homme sait qu’il doit se méfier des statues. La statue acquise par Arturo, dont il aperçoit la silhouette langoureuse depuis le poste d’observation de son laboratoire, amplifie son désir au lieu de l’amoindrir, au point de menacer son mariage avec sa femme gravement malade dont il admire la pureté. Pour chasser ce désir irrésistible qu’il ne peut contrôler, et qui ne s’agenouille pas, Arturo décide d’empoisonner Raquel.

Supprimer le désir par la suppression de la femme, c’est là l’idée d’un homme malade, atteint d’une maladie morale, ce qui est pire que la maladie physique. Arturo évoque, pour se disculper, une force irrépressible qu’il ne peut contrôler, une force extérieure à lui, qui le dépasse, sans comprendre que comme le personnage du film de Bunuel, ce sont ses propres fantasmes qui sont à l’origine de la création du désir. La femme fatale du film noir est le bouc émissaire du sentiment de culpabilité du héros, qui trouve sa cause dans le conflit existant entre ses désirs et la place qu’il tient dans la société. Si Arturo laissait libre cours à ses désirs, il devrait renoncer à son statut social d’ingénieur et à l’idée qu’il se fait de lui-même, en embrassant la vie dissolue de Raquel qui n’a rien d’autre à lui offrir que son corps. Du moins est-ce ainsi qu’il voit les choses.

Sauf que Roberto Galvadon nous montre aussi le point de vue de Raquel. De manière idoine, elle est jouée par la belle Maria Felix, une de ces actrices au corps superbe et impérieux, une de ces femmes-statues, qui jalonnent l’histoire du cinéma, et dont Ava Gardner était l’incarnation à la même époque aux Etats-Unis. Follement amoureuse d’Arturo, Maria se laisse fétichiser, puisqu’elle fait de son propre corps un objet offert au regard des autres, mais elle ne se cache pas le caractère absolutiste de son désir qui l’amène à vouloir Arturo pour elle seule. Tout ou rien, c’est le marché honnête qu’elle lui présente, ayant conscience de lancer ainsi un défi à son destin décevant de danseuse et de modèle, dont elle veut se défaire par amour. Elle est prête à mourir pour Arturo quand lui n’est prêt qu’à la faire mourir. Déséquilibre maladif de leur relation.

Gavaldon utilise les instruments connus du film noir pour raconter son mélodrame en ayant recours à une construction usant plus d’une fois du flashback et de l’ellipse. Le film y perd en son milieu un peu de son dynamisme narratif et de son assise, et ne possède sans doute pas la plénitude des grands films mexicains de Bunuel qui défrichaient toujours des territoires formels inconnus. Mais il y gagne les fruits d’un cheminement psychologique labyrinthique et de l’inattendue révélation finale qui fait sonner pour Arturo les cloches du destin. Et puis les interprètes sont superbes, en particulier Maria Felix, la déesse du très beau titre. Le cinéma mexicain mérite décidément que l’on s’y intéresse et Arte nous en donne l’occasion en mettant à notre disposition jusqu’à la fin du mois de juillet plusieurs films de Roberto Gavaldon sur le site Artetv.

Strum

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