L’Homme aux colts d’or (Warlock) d’Edward Dmytryk : commerce de la violence

Cela faisait un moment que je voulais revoir L’Homme aux colts d’or d’Edward Dmytryk, un western ambigu tel que le genre en a davantage donné qu’on ne le croit. Le récit en est au départ d’une ville, la Warlock du titre, qui décide d’enrôler un as de la gâchette moyennant une rémunération quatre fois supérieure à celle d’un Shérif pour se défendre face à une bande de cow-boys terrorisant ses habitants. Sauf que Clay Blaisedell (Henry Fonda), le vigilante appelé à la rescousse, arrive en ville accompagné d’un associé boiteux (Tom Morgan joué par Anthony Quinn) qui rachète le saloon local pour en faire un tripot à partir duquel Blaisedell opérera. Et l’on comprend que ces deux-là travaillent ensemble depuis des lustres, faisant commerce de la violence là où l’Etat a failli à revendiquer son monopole légal. Bien avant Il Etait une fois dans l’Ouest, Henry Fonda écorne ici l’image de héros pur que lui avait donné John Ford, quoiqu’il y avait déjà dans le personnage de Wyatt Earp de My Darling Clementine, une rectitude morale si consciente de son fait qu’elle lui faisait condamner quiconque s’écartait de ses valeurs. Leone, en dépit du style particulier de sa mise en scène, n’a rien inventé que le western américain n’avait déjà imaginé.

De principes, Blaisedell en est dépourvu, sinon celui consistant à rendre la ville suffisamment sûre pour assurer à son associé Morgan de percevoir les revenus de ses activités de tripot. Car pour le reste, Blaisedell semble totalement désabusé malgré ses colts d’or censés représenter sa toute-puissance, sachant d’avance que ceux des habitants qui le tiennent pour un sauveur finiront par retourner leur veste une fois l’ordre revenu. La loi et l’ordre ne sont pas ici la même chose : Blaisedell est un mercenaire agissant aux marges de la première pour lui substituer une impression d’ordre. Mais il n’est que le bras armé du duo qu’il forme avec Morgan, le cerveau de leur lucrative affaire : pendant la phase d’élimination des bandits, de pacification, Blaisedell est payé ; après cette phase, c’est Morgan qui touchera surtout les revenus de son commerce. La violence et le commerce font ici bon ménage.

Que reste-t-il à la loi quand elle a failli, quand elle n’a plus le monopole de la violence et fait face à une aussi redoutable concurrence ? Si peu de choses que personne en ville ne veut reprendre le rôle de Shérif maintenant que Blaisedell exerce avec succès ses prérogatives. N’a-t-il pas réussi à chasser la bande de McQuown de la ville, ce pourquoi il a été engagé ? Le seul candidat au rôle de nouveau Shérif est un ancien bandit, Johnny Gannon (Richard Widmark), éperonné par les scrupules. Une fois l’étoile épinglée sur son gilet, le voilà devenu sans peur et sans reproches, prêt à lutter à la fois contre les bandits et le mercenaire qui s’est substitué à son office. L’habit fait le moine, au rebours d’une sagesse proverbiale cette fois prise en défaut. La différence entre ces différents seigneurs de la guerre (le titre Warlock fait aussi référence à eux qui maitrisent le feu des armes), c’est cela : les scrupules, la mémoire des mauvais actes passés. McQown est sans scrupules : c’est un vrai bandit. Morgan est sans scrupules : c’est un faux pacificateur. Johnny Gannon est scrupuleux : c’est ce qui lui permet de passer d’un état à l’autre, de l’illégalité à la légalité. Blaisedell ? Les scrupules ne lui viennent pas, car c’est un homme sans mémoire, ou qui prétend avoir oublié le passé, facilement berné par Morgan qui ne lui dit pas tout, et le maintient sous sa domination, dans ses filets. Pas seulement parce que Blaisdell est la condition de l’exercice du commerce de Morgan mais aussi parce que ce dernier ne peut vivre sans lui, admiration sans bornes, amitié devenue habitude de vie ou lien secrètement amoureux – Quinn le joue ainsi, comme éprouvant une attirance de nature homosexuelle pour Blaisedell. Tout ce monde est dépassé par l’écot que réclame la violence, une fois que son mécanisme s’est enclenché, chacun en subit l’emprise et lui paie sa quote-part. Seule échappatoire : nier son caractère destructeur (Blaisedell), prétendre la dominer (Morgan), ou la cantonner à jamais dans les souvenirs du passé (Gannon), pour autant qu’une telle chose soit possible. Il faut la rendre à la loi. Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, Ford raconte avec plus de vérité la généalogie de ce passage et les liens secrets et irréductibles de la violence avec la civilisation. Ici, les personnages sont des funambules, et ce ne sont pas les deux personnages féminins du film qui les empêcheront de faire leur tour de piste, les regards courroucés de Dorothy Malone n’y faisant rien.

Voilà beaucoup d’idées, beaucoup de thèmes pour un même film, où d’ailleurs la situation des uns et des autres évolue au fur et à mesure que la narration se déploie. Seul un livre a pu dispenser tant de sujets, se trouver à l’origine d’une histoire au si long cours. Et c’est bien le cas : le film adapte un roman d’Oakley Hall, assez récemment traduit en français (en 2010), dont on imagine qu’il donne un peu plus de substance à l’évolution de Gannon par exemple. Edward Dmytryk est un cinéaste d’exposition, de situation, plutôt que de résolution et d’exploration, et il expose son récit jusqu’à son terme sans faillir, sans afféterie ni style mais avec efficacité. Interprétation sans faille également, cela va sans dire. Belle fin où le duel attendu devient échange de sourires.

Strum

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2 Responses to L’Homme aux colts d’or (Warlock) d’Edward Dmytryk : commerce de la violence

  1. Avatar de bernardstoloff976705452 bernardstoloff976705452 dit :

    D’abord , bravo pour vos chroniques et ce temps mis au service des cinéphiles!
    S’agissant de ce film, votre analyse des personnages est intéressante mais , de mon point de vue il y manque une marque essentielle et récurrente chez Dmytryk, l’homosexualité masculine.
    Éclatante dans les personnages de Fonda et Quinn, la jalousie sert même de climax.
    Chez les autres elle sert également de fil conducteur…
    Cordialement.
    Bernard.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci beaucoup ! j’ai fait allusion à ce possible lien homosexuel ici : « mais aussi parce que ce dernier ne peut vivre sans lui, admiration sans bornes, amitié devenue habitude de vie ou lien secrètement amoureux – Quinn le joue ainsi ». Quand j’écris que Quinn le joue ainsi, cela signifie que son attirance pour Blaisedell semble de nature homosexuelle (sans que l’on sache s’il est payé en retour). Même si c’est affaire d’interprétation plutôt que d’affirmation « éclatante » à mon avis, Code Hays oblige, peut-être que je ne suis pas assez explicite dans mon texte en effet et que je devrais le préciser.

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