
Dans May December (2024), film à demi-réussi seulement dont le sujet ne se révèle que progressivement, Todd Haynes ré-utilise la musique que Michel Legrand avait composée pour Le Messager de Joseph Losey. Et l’on devine pourquoi de prime abord puisque les deux films racontent notamment l’histoire d’un enfant victime du désir d’adultes incapables de comprendre le mal qu’ils lui font. Mais ce que Haynes emprunte aussi au film de Losey, c’est une photographie à la lumière ouatée, qui confère aux lieux une beauté trouble dissimulant la laideur des actes des protagonistes.
Au moment où commence la narration (c’est un film d’après-temps, d’après-coup), les faits en constituant l’argument se sont déroulés vingt ans auparavant. Gracie Atherton, 36 ans, avait été surprise en plein ébat avec Joe, un adolescent de 12 ans, dans l’arrière boutique d’un magasin de Savannah. En dépit du scandale, et de la peine de prison à laquelle Gracie avait été condamnée, cette liaison défendue s’était terminée par un mariage. Hollywood veut adapter cette histoire au cinéma, et Elizabeth Berry, actrice de séries télévisées, vient à Savannah pour étudier sur place, et juger sur pièce, la Gracie qu’elle doit incarner à l’écran. On perçoit déjà ce que cette approche du récit a de cérébral et d’indirect : d’une part, l’abus commis sur l’enfant ne sera jamais montré, sauf à travers les conséquences en résultant vingt après : d’autre part, le portrait de Gracie n’est tracé qu’à travers celui, assez superficiel, de l’actrice interrogeant son entourage afin de nourrir son interprétation de ce modèle de chair et de sang.
Au début, on doute de l’intérêt du personnage d’Elizabeth, hors celui de montrer de l’extérieur le caractère dysfonctionnel du couple mal assorti que forment Gracie et Joe (Charles Melton), qui se prétendent toujours amoureux, alors que leur relation repose sur le déni de sa faute initiale. Mari mutique et sans libre arbitre, Joe obéit aux directives de sa femme dans une sorte de prostration mentale, le faisant paraitre moins mature que leurs propres enfants, qui détestent leur mère et ne rêvent que de quitter le foyer. Puis, plusieurs plans de miroirs reflétant les deux femmes dans un même espace annoncent le véritable rôle d’Elizabeth dans la narration : celui de révéler la vraie nature de Gracie. Doubles, Gracie et Elizabeth le sont non seulement par leur comportement vampirique (elles aspirent à dominer leur entourage, à dicter leurs conditions) mais aussi par leur jeu d’actrice. Car actrice, Gracie l’est également, et même meilleure que l’actrice médiocre venue d’Hollywood (ce n’est pas un hasard si pour jouer Gracie, Julianne Moore a été choisie plutôt que la fade Nathalie Portman). Gracie mime la faiblesse et pleure de fausses larmes le soir pour mieux retenir auprès d’elle Joe, trop faible pour la quitter alors qu’il ne l’aime plus, et qui dépense ses velléités de départ dans un élevage domestique de chenilles prenant leur envol à sa place, métaphore surlignée de ses désirs inassouvis. Lui ne connait pas sa faiblesse, quand elle ne connait que trop bien sa propre force. « I am secure » répète-t-elle à l’envie devant Elizabeth afin que celle-ci s’imprègne bien de la dureté de caractère de la femme qu’elle s’apprête à incarner dans une production de médiocre facture. La meilleure scène du film, la plus troublante et la plus proche de son véritable sujet, est d’ailleurs celle où Gracie (l’actrice naturelle) maquille Elizabeth (l’actrice mimétique) pour la faire à son image.
Mais en voulant jouer sur tous les tableaux (celui de l’abus commis sur un adolescent, celui de la description d’un couple dominé par une femme dissimulant sa dureté, celui de la satire hollywoodienne où le mimétisme d’une actrice est son mode d’être) et en approchant systématiquement ses sujets de manière détournée et indirecte, par un effet de mimétisme qui contamine sa mise en scène et est la grande affaire de son cinéma (on se souvient de Loin du Paradis, mimé sur le cinéma de Douglas Sirk), Todd Haynes dilue les émotions de son film, et l’on ne retrouve pas celles que dispensait Carole. Restent une belle photographie, le soin apporté à la composition des cadrages et la scansion apportée aux images par le piano de Michel Legrand.
Strum
Ahh, j’ai vu le film en décembre dernier et je crois que mon problème, c’est que je n’y avais (presque) rien compris. Le fait que le couple Gracie / Joe soit mal assorti ne m’avait pas semblé évident et je me souviens m’être focalisé sur le personnage d’Elisabeth (Portman) : est-elle simplement un révélateur comme tu le dis, moi je m’imaginais qu’elle avait un agenda caché mais je ne savais pas lequel (veut-elle nuire à Gradie ? Coucher avec Joe ? Valoriser sa carrière ? En sortant de la salle, je ne savais pas trop ce qui m’avait frustré).
Le sommet de la perplexité a été atteint dans le scène finale. Je n’ai pas compris ce qu’elle faisait là ni ce qu’elle voulait dire.
J’aimeJ’aime
Le personnage de d’Elisabeth est assez horripilant je trouve. C’est un personnage fonction, un simple faire valoir du personnage de Gracie, la vraie actrice du film, et la scène finale est là pour montrer que l’actrice artificielle joue beaucoup moins bien que la véritable Gracie. C’est un rôle cruel pour Nathalie Portman… Le côté satire d’Hollywood du film est en tout cas ce qu’il y a de moins réussi.
J’aimeAimé par 1 personne