Hantise de George Cukor : emprise (plutôt que gaslighting)

Hantise de Cukor (1944) raconte l’histoire d’une manipulation ou d’une emprise, celle qu’exerce Gregory Anton, pianiste médiocre, sur sa jeune épouse Paula, dans le Londres enténébré de l’ère victorienne, où l’éclairage fonctionnait au gaz. Parce qu’il convoite les bijoux de sa mère jadis assassinée, Gregory met sur pied un plan machiavélique, consistant à faire accroire à Paula qu’elle perd la tête. Il ne cesse de lui dire qu’elle est malade, que sa mémoire défaille, cachant des objets dans leur lugubre appartement victorien, qu’il l’accuse ensuite d’avoir déplacés. La pauvre jeune fille, qui ne s’est jamais tout à faire remise de l’assassinat de sa mère et que le film nous présente comme esseulée et sans ami, n’est pas de taille à lutter contre cette entreprise de domination et de mortification dont le but est de l’envoyer dans quelque asile londonien où disparaitra ce qui lui reste de raison, laissant à Gregory le champ libre pour retrouver les bijoux convoités. Heureusement, un inspecteur de Scotland Yard, au maintien de chevalier servant, veille.

Ce schéma d’emprise, Cukor le décrit avec suffisamment de précisions pour que le spectateur se considère sommé d’intervenir afin que cesse cette torture mentale, pour intimer à Paula de se défendre contre son époux vile et lâche. C’est qu’elle est incarnée par la divine Ingrid Bergman dans sa prime jeunesse, qui pouvait dans ses yeux brillants faire ressentir toutes les émotions : la joie juvénile, la tendresse, la surprise, la terreur. Ah, faire de nous des témoins, des parties prenantes même, d’un récit, voilà un des secrets du cinéma. De manière très insidieuse, Gregory a également recours à un type d’humiliation particulier, en sermonnant Paula devant les domestiques du foyer, lui donnant ainsi l’impression qu’elle est indigne d’exister en tant que femme, incapable d’assurer ce rôle de maitresse de maison si important pour une jeune épouse à l’époque et qui passait, dans un foyer bourgeois, par une prise de possession des lieux et des ordres donnés aux domestiques. Engager une soubrette insolente ne respectant pas Paula, et la regardant même de haut, fait partie des plans de Gregory. Paula est une femme prisonnière. Du passé : elle est hantée par l’assassinat de sa mère, célèbre cantatrice et figure écrasante. Du présent : l’appartement où elle est assignée à résidence par son mari est encombré d’un bric-à-brac ornemental angoissant et les meubles massifs réduisent son espace vital, ce que Cukor prend soin de montrer dans la composition des plans. Du futur : son mari la destine à l’asile, ultime étape de son asservissement domestique et de la destruction de sa personnalité.

A partir de ce film, a été forgé aux Etats-Unis le curieux terme de « gaslighting », qui désigne aujourd’hui une entreprise de manipulation mentale, notamment au sein d’un couple. Un terme assez obscur pour qui ne connait pas le film, et tout aussi discutable quand on s’y réfère, car s’il est vrai que Paula croit également perdre la tête quand la lumière diminue en raison d’un manque de gaz dans une pièce, cela n’est pas dû à une manipulation de plus de Gregory, mais au fait que ce dernier allume la lumière du grenier où il recherche le soir les bijoux de la mère, ce qui a pour conséquence, dans les maisons de l’ère victorienne, de diminuer la pression en gaz dans les autres pièces, et donc la lumière. On peut regretter que ceux qui écrivent en France sur ces schémas de manipulation psychologique, au lieu de concevoir un substantif français équivalent, ait eu recours sans le traduire au terme « gaslighting », qui est encore plus obscur en français qu’en anglais.

Hantise mérite d’être vu, pour son interprétation (au visage frémissant d’Ingrid Bergman s’opposent les traits impassibles et la voix posée de Charles Boyer en mari sadique), et l’attention que porte Cukor a son personnage de femme victime, d’autant plus que le scénario, par sa construction, où le prologue évoque l’assassinat de la mère, fait peser sur le reste de l’intrigue l’ombre persistante du passé. Il est une autre histoire, un autre film, qui précède celui-ci de trois ans, et qui aborde un sujet assez proche sous certains aspects, bien que les histoires en soient différentes : Rebecca. Le Rebecca d’Hitchcock, mais aussi et surtout le roman de Daphné du Maurier dont il est tiré. Certes, Max de Winter ne cherche pas à rendre sa femme folle, et Hitchcock a dans son adaptation nettement édulcoré le roman en rendant le mari moins antipathique que le meurtrier de Daphné du Maurier mais Rebecca raconte aussi l’histoire d’une femme gauche, maladroite et dépourvue d’assurance (et même d’un prénom), qui se retrouve maitresse de maison d’un manoir anglais après son mariage avec un aristocrate anglais assassin qui la néglige et l’humilie parfois devant les domestiques, à tel point qu’elle a l’impression de n’être qu’une servante, et non la véritable Mme de Winter, morte mais restée maitresse des lieux. La figure fantomatique de Madame Danvers, les décors gothiques de Manderley (bien plus que Cukor, Hitchcock a recours à des variations d’échelle), font parfois oublier cela.

Strum

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3 Responses to Hantise de George Cukor : emprise (plutôt que gaslighting)

  1. Avatar de ideyvonne ideyvonne dit :

    Oui, un film à voir pour ceux qui ne l’ont pas encore fait (et à revoir pour les autres)
    Dans la scène du grenier, vers la fin du film, j’avais littéralement jubilé 😉

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