
Il est difficile devant David Golder (1931) de ne pas imaginer que cette histoire d’un vieux juif malade se tuant à la tâche pour l’amour de sa fille, plein de cruauté et de scènes terribles, est l’expression de la misanthropie de Julien Duvivier, visible dans tant de ses films (Un Carnet de Bal, Panique, Voici le temps des assassins, etc.), de ne pas croire que cette histoire reflète sa vision du monde et qu’il en est le géniteur.
Et pourtant, la misanthropie à l’œuvre dans ce récit (et même sa misogynie manifeste) provient d’abord du roman d’Irène Némirovsky dont il est adapté, un livre très dur, plein de fiel et de secrète amertume. L’atroce scène de dispute entre David Golder et sa femme Gloria, d’une effrayante violence physique et psychologique, où Golder serre la gorge de sa femme à la faire crever et lui tord le nez à la faire hurler, et où en retour Gloria, secouée d’un rire hystérique, révèle à Golder que Joyce, le seul être qu’il aime, n’est même pas sa fille mais celle de son amant, provient verbatim du livre. Tout est déjà là chez Némirovsky, qui va même plus loin dans la crudité que le cinéaste, en montrant Gloria se moquer aussi, en ricanant, de l’impuissance de Golder (il y a au sein de ce vieux couple une haine affreuse que le temps a décuplée, et qui ferait passer Tolstoï pour un chantre du « bonheur conjugal »).
C’est que le livre de Némirovsky, dépourvu de tout espèce de graisse et de romance, est incroyablement cinématographique, traitement scénaristique avant l’heure, aux arêtes coupantes et hargneuses, au point que le film de Duvivier en est parfois une pure transposition en images reprenant à son compte le découpage narratif du roman. Ce que Duvivier lui ajoute, avec sa virtuosité habituelle, ce sont des images expressionnistes (comme souvent chez le cinéaste), un afflux de plans parfois montés en tempête, comme des éclats d’époque, cette décennie 1930 où le ressentiment régnait en France, où certains s’amusaient insouciants quand d’autres souffraient de la crise. Comme Némirovsky, Duvivier fait moins le portrait d’un homme d’affaires (il épargne Golder) que d’une classe d’oisifs, de bourgeois décadents et d’aristocrates parasites, dont le train de vie et les lubies sont financés par le vieux Golder au nom prédestiné (j’ai besoin d’argent : mot favori de sa femme et de sa fille), qui continue, à 70 ans passés, à faire des affaires avec son air matois et sa méchanceté d’homme usé par les déceptions. Mais on a connu le cinéaste davantage maitre de son art et les scènes de fêtes se déroulant à Biarritz dans la maison de Golder, aux décors décevants, ne sont pas les meilleures du film, et ce d’autant plus que Jackie Monnier qui joue Joyce est une piètre actrice – les grands films viendront après ce premier film parlant du cinéaste.
Ce que le cinéaste fait le mieux, c’est le portrait de Golder lui-même, surtout quand il filme de près le visage marmoréen d’Harry Baur, qui est comme une falaise sillonnée de fatigue et de tristesse. Duvivier avait une façon bien à lui de filmer la douleur et la tristesse sur un visage. Ce visage de Golder suggère à lui seul toute une vie de douleurs rentrées, de travail forcené pour échapper à la misère des débuts, de recommencements toujours, après les faillites, d’âpres négociations de contrats où chacun porte un masque, une vie qui ne valait la peine d’être vécue que pour Joyce. Dire qu’elle n’est même pas sa fille… Une vie où les souvenirs de l’enfance de Golder, les sons enfouis de la synagogue, reviendront à la surface au moment fatidique, après sa négociation avec les Soviets, qui marque pour Golder un retour à sa condition première. Tout était écrit dès cette première scène de pincement au cœur, où peut-être même dès ce premier « non », aussi brutal qu’irrémédiable, lancé à la face de son associé Marcus. Cette fin très belle compense les parties moins réussies du film et en rehausse le souvenir.
On a pu dire que le roman d’Irène Némirovsky contenait certains traits antisémites confinant à la haine de soi chez l’écrivaine juive – ce n’est pas tout à fait mon avis, et le film me parait plus encore échapper à ce reproche, le vieux Golder étant même le personnage le plus digne du récit, le seul ou presque à posséder des principes.
Strum