Hangover Square de John Brahm : bûcher

Film étonnant que ce film américain de 1945, dont l’esthétique héritée de l’expressionnisme, où dominent les ombres, le flou de superpositions tremblantes, et les contre-plongées fréquentes, semble être d’une décennie antérieure, n’étaient certains mouvements de caméra circulaires et les plans de caméra subjective. John Brahm y raconte dans le Londres de l’ère victorienne, reconstituée en studio, l’inquiétante histoire d’un musicien schizophrène, qui entre dans des états d’inconscience lorsqu’il entend certains sons dissonants. De doux géant inoffensif, il se transforme alors en homme violent et obsessionnel en proie à des pulsions de meurtre, dangereux pour autrui, avant de redevenir lui-même au bout de quelques temps sans se souvenir de son état d’inconscience. On connait l’intérêt que portait Hollywood à la psychanalyse dans l’immédiat d’après-guerre, attesté par des films comme La Maison du Docteur Edwardes (1945) d’Hitchcock, Double énigme de Siodmak (1946), Le Secret derrière la porte (1947) de Lang. Mais le cadre victorien et les rues enténébrées de ce Londres simili gothique (le directeur de la photographie, Joseph LaShelle, eut une belle carrière) le rapprochent tout autant d’une variation sur la dissociation d’identité du docteur Jekyll et de Mr. Hyde, assez différente néanmoins puisque Jekyll était conscient des méfaits de son double et entendait la corriger par la science alors qu’ici l’homme ne se souvient de rien.

Cet homme, le compositeur George Harvey Bone, est joué par Laird Cregar, un acteur prodigieux mort bien trop jeune. Une étrange candeur émane de son physique de colosse. Ses yeux voilés semblent poser un regard bienveillant sur le monde. De ses lèvres épaisses sort une voix douce et fluette qui parait conjurer la menace latente de ce corps massif. Rien que pour cet acteur, ce film mérite d’être vu. Bone est une victime toute désignée pour Netta (Linda Darnell dans ses oeuvres), une danseuse de cabaret sensuelle et sans scrupules qui jette son dévolu sur ce compositeur doué et lui extorque les chansons qui feront son succès contre la promesse de ses charmes puis d’un mariage illusoire. Bone tombe amoureux de cette garce qui le manipule alors même que la fille de Sir Henry Chapman, qui l’encourage à composer le concerto qui lancera sa carrière, lui fait les yeux doux. Bone est un homme né pour être berné, trop candide pour son propre bien et pour ce Londres brumeux et macabre – son double maléfique peut être vu comme une extériorisation de son inconscient se vengeant de ses humiliations. Son cas intéresse un docteur joué par George Sanders avec l’ambiguïté et la suavité qu’on lui connait. Il prétend aider Bone tout en faisant la cour à la fille de Chapman et en renseignant la police sur ses allées et venues.

A cet stade du récit, on se dit que ce très bon film aurait pu être encore meilleur s’il avait été tourné par Hitchcock lui-même (la mise en scène de Brahm, solide, ne possède pas les trésors d’invention du maitre du suspense), et de fait, on retrouve ici Bernard Herrmann à la musique, qui compose le concerto du film et entretient de façon singulière quelques ressemblances physiques, sans la carrure, avec Laird Cregar – sans bien sûr qu’on puisse en tirer la conclusion d’un début d’autoportrait du compositeur tourmenté. Cependant, le dernier tiers du film réserve plus d’une surprise qui lui fait dépasser le statut de simple série B, la toute dernière séquence se révélant inoubliable. Il y a d’abord cette scène où Bone, dans un de ses état seconds, et dans une atmosphère de cauchemar, apporte un corps sur un immense bûcher commémorant la fameuse Conspiration des Poudres du conspirateur Guy Fawke. Il est accompagné d’une foule londonienne extatique et bien que celle-ci apporte des mannequins sur le bûcher et non de véritables cadavres, l’immensité de ce feu de joie, l’exaltation de la foule, et la musique de Herrmann, se combinent pour suggérer qu’il pourrait y avoir quelque lien entre la folie individuelle de Bone et le délire collectif qui s’est emparé de la foule (du reste, bien que le film en ait effacé la trace, le livre de Patrick Hamilton, l’auteur de Gaslight, que le film adapte librement, contenait certaines allusions à la montée du fascisme dans les années 1930 selon François Guérif). Quelles consciences brûlent ici sous nos yeux ?

De surcroit, plus le film avance, plus la violence qui résidait auparavant exclusivement chez le double inconscient de Bone commence à contaminer Bone durant sa vie consciente, le conduisant à une sorte d’autodestruction, son concerto lui apparaissant plus important que tout le reste, comme si sa vie d’artiste l’emportait définitivement sur son moi social et les convenances de la vie en société, jusqu’à un final dantesque donnant lieu à une vision unissant les flammes et la musique au son du superbe concerto de Herrmann, auquel on peut trouver des accents de Prokofiev. Ce sont ces décalages entre le fond et la forme, cette ambiguïté qui s’accumule au fur et à mesure, et ce crescendo musical et narratif dans le dernier tiers, sans compter l’interprétation de Laird Cregar, qui assurent la grande réussite du film. Bone boit curieusement peu dans le film malgré ce titre promettant maintes beuveries que l’on retrouve dans le livre. La carrière de Brahm, un de ces artistes allemands s’étant réfugiés à Hollywood après l’arrivée des nazis au pouvoir, s’étiola après le film.

Strum

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4 Responses to Hangover Square de John Brahm : bûcher

  1. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Film très intéressant et esthétiquement efficace que ce « Hangover square ». Comme tu l’as très bien souligné, il doit beaucoup à la présence massive de Laird Cregar que John Brahm avait déjà dirigé dans « the lodger », autre affaire de meurtres dont l’ombre portée nous renvoyait à la célèbre affaire de l’éventreur de whitechapel. Voilà qui nous ramène directement à Hitchcock que tu convoques dans les ombres de « Hangover square », puisqu’il dirigea une première version très expressionniste de « the lodger », connu aussi sous le titre de « les cheveux d’or ».

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Oui, tout à fait, j’ai vu cela. Je n’ai pas encore vu The Lodger mais je commencerai par celui d’Hitchcock, que j’adore comme tu le sais – en faisant mine d’ignorer cette nouvelle traduction de titre ridicule.

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  2. Pas vu mais c’est vraiment tentant, ton post donne envie. C’est tout à fait le genre de film qu’ils pourraient passer au BFI un de ces jours.

    J’avais déjà vu Laird Cregar dans le rôle du diable dans le Heaven can wait de Lubitsch et il était génial, raison du plus pour donne sa chance à Hangover square.

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