Double destinée de Roberto Gavaldon : irrévocable

Les films de Roberto Gavaldon se préoccupent de la destinée de leur personnage. Dans Double destinée (1946), la sœur jumelle d’une veuve riche et sans scrupules s’imagine un autre destin. Et si elle prenait la place de sa sœur ? Si elle abandonnait ses principes, sa droiture morale, sa vie modeste de manucure objet des attentions libidineuses de ses clients, pour ressentir enfin le sentiment de libération, de toute puissance, que doit éprouver sa sœur, cette autre elle-même qui commande à une armée de valets dans un manoir aux escaliers impérieux ? Devenir cette autre (La Otra, dit le titre original mexicain), voilà une échappatoire à sa médiocre condition, que ne peut transcender l’amour que lui porte un détective idéaliste. Il suffirait pour cela qu’elle appuie sur la détente du revolver lorsque sa sœur vient lui rendre visite dans sa chambre austère, qu’elle revête les vêtements de la défunte, qu’elle regagne ensuite son manoir en se faisant passer pour elle. Maria est une créature désenchantée qui ne croit plus que la société puisse la sortir de sa condition. Il lui faut ce changement irrévocable que seule la mort peut apporter, et si ce n’est la sienne, alors il faut que ce soit celle de Magdalena, cette sœur qu’elle déteste et qui est riche à millions.

Mais voilà, comme le montreront La Déesse agenouillé et Mains Criminelles, comme le suggèrent les dialogues de ce film admirablement écrit, la ruse est l’arme du destin et l’ironie son masque. Les traits de l’ironie frapperont deux fois Maria. La première fois lorsque, une fois devenue Magdalena aux yeux de tous, elle se prendra à regretter son ancienne vie. Il n’y a pas de retour possible dans la vie, et de toutes les actions humaines, le crime est la plus irrévocable. La droiture et la bonté valent mille fois mieux que l’envie. Une seconde fois lorsqu’elle devra endosser toutes les vilénies commises par sa sœur dont elle n’est pas coupable mais qu’elle ne peut réfuter puisque cela reviendrait à avouer son propre crime. Le destin, une fois provoquée, est un calice qui se boit jusqu’à la lie.

On retrouve dans ce film qui réunit pour la première fois Gavaldon avec son scénariste José Revueltas et son directeur de la photographie Alex Phillips, toutes les caractéristiques à l’œuvre dans La Déesse agenouillée et Mains criminelles : les thème du double et de l’ironie du destin, l’irrationalité des actions humaines, l’idée que certains sont mieux pourvus que d’autres pour incarner les personnages dénués de scrupules. Comme le faux chiromancien de Mains criminelles qui devient criminel presque malgré lui, Maria sera plus malheureuse riche que pauvre et vivra minée par la peur et les regrets : elle n’était pas faite pour jouer la vie de Magdalena. Chacun a son destin et quiconque voudra s’en défaire le fera à ses risques et périls, Gavaldon faisant sien le fatalisme au principe du film noir. Les décors aussi font penser à ceux de Mains Criminels, l’appartement de Maria se situant au fond d’une impasse nimbée d’ombres comme celui du chiromancien. Ce film est un coup de maitre, peut-être même supérieur à ce qui va suivre, grâce à la logique implacable du scénario.

A intervalle régulier, on peut observer la silhouette de Maria qui se reflète dans un miroir : en prenant la place de Magdalena, elle est devenue le double dont elle jalousait l’existence. Sauf que ce miroir est souvent déformant : en changeant de vie, Maria a non seulement sacrifié son âme sur l’autel du veau d’or, mais aussi détruit son être véritable, qui ne survivra qu’en pensée dans le cœur du détective qui l’aimait. Elle a commis un double meurtre, celui de Magdalena mais aussi celui de Maria. Cette façon d’utiliser le décor, les lumières et les focales, pour restituer l’état d’esprit d’un personnage, et en particulier le recours aux reflets déformants, fait penser au maître du suspense, à Hitchcock lui-même, qui réalisait la même année l’un de ses chefs d’œuvre, Les Enchaînés, où abondent les images déformantes et les cadrages signifiants. Sans atteindre une telle perfection, Double destinée s’avère être un formidable film noir, porté par Dolores del Rio qui joue le double rôle de Maria et de Magdalena.

Strum

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4 Responses to Double destinée de Roberto Gavaldon : irrévocable

  1. Avatar de Jean-Sylvain Cabot Jean-Sylvain Cabot dit :

    Un des meilleurs films du cycle Gavaldon, en effet.

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  2. Avatar de Martin Martin dit :

    Rien à ajouter, si ce n’est que je suis ravi de lire une telle chronique, qui ravive le très bon souvenir que j’ai du film. Il faut que je trouve le temps de voir d’autres Gavaldon !

    Merci, Strum !

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