Mickey 17 de Bong Joon-ho : démultiplication

Depuis Snowpiercer, un excès de burlesque, ou une excroissance baroque, menace le cinéma de Bong Joon-ho. Dans Memories of Murder et The Host, les grands films qui l’ont fait connaitre, la farce était l’expression d’une plainte impuissante face au drame du monde, ce qui leur conférait une portée universelle. Dans Snowpiercer et Okja, le discours politique prenait déjà le pas sur la narration cinématographique, mais la part grotesque de son cinéma restait encore cantonnée à quelques scènes. De même dans Parasite, où le thème de la lutte des classes trouvait dans la famille Kim une émouvante incarnation.

Dans Mickey 17 (2025), le burlesque déborde de chaque scène pour envahir tout le film, dans une espèce de surenchère permanente. La maitrise de l’espace de Bong Joon-ho est celle d’un grand metteur en scène, capable de rendre compte dans ses plans de sa vision claustrophobique de la société, de spatialiser l’échelle sociale, mais sa direction d’acteurs, du moins les acteurs américains, me convainc moins. Dans ses trois films américains, tous les acteurs surjouent, cabotinent à l’excès, ce qui tend à diminuer l’impact des scènes. Un phénomène d’excès peut aussi être observée dans la comédie à l’italienne (avec laquelle le cinéma de Bong n’est pas sans point commun), quand dans les années 1970, les situations devinrent de plus en plus loufoques, mais les acteurs conservaient néanmoins une certaine tenue, une certaine distance de jeu, pouvant servir de contrepoint. Dans Mickey 17, a contrario, les personnages principaux sont lancés dans une espèce de surenchère de jeu qui finit, à force de gesticulations et de grimaces, par lasser. Cette surenchère peut se comprendre pour un personnage comme Kenneth Marshall, l’homme politique joué par Mark Ruffalo, qui emprunte à Donald Trump son vocabulaire emphatique et son phrasé particulier, et ne peut faire autrement que de mimer son incroyable modèle. Mais une telle surenchère est beaucoup moins opportune s’agissant du personnage titre, Mickey 17, dont le film raconte l’histoire, puisqu’elle le place sur le même plan gesticulatoire, pour ne pas dire hystérique, que les autres, alors que toute l’idée du film est justement de faire voir que Mickey est traité comme un sous-être, se trouvant tout en bas de l’échelle sociale du vaisseau, et qu’il faut défendre ses droits, se tenir à ses côtés.

Cette histoire triste est celle d’un laissé-pour-compte qui, pour échapper à la mafia, s’engage comme « Remplaçable » sur un vaisseau spatial parti coloniser une planète. En tant que Remplaçable, Mickey est un ouvrier à tout faire, consommable et réimprimable à l’infini, et pouvant de ce fait, remplir les missions les plus dangereuses, au cours desquelles il meurt régulièrement dans d’affreuses souffrances. A chaque nouvelle réimpression, il revient, le corps neuf, mais non les pensées et la mémoire qui le suivent intactes, car elles sont stockées dans une espèce de carte mère. A chaque nouveau téléchargement, Mickey reçoit donc les souvenirs de son ancien corps supplicié. Cette idée d’une mémoire de souffrances recyclée et réemployée dans le corps à venir, qui devrait faire de Mickey un homme vivant avec la mémoire traumatique d’un passé de sévices et d’exploitation, est hélas inexploitée, notamment à cause du jeu, tout en surenchères donc, de Pattinson. Ce surjeu fait de Mickey un benêt, une sorte de ravi de la crèche, et ce n’est qu’au 18e Mickey, réimprimé par erreur si l’on peut dire, que son personnage montre des velléités de rébellion contre sa condition, mais même dans cette dernière incarnation, Pattinson cabotine, avec force froncements de sourcils. Une funeste conséquence en résulte, puisqu’une identification du spectateur avec Mickey s’avère dès lors impossible, du moins difficile ; il est trop idiot, trop inconscient de sa condition et des souffrances qu’il endure, pour qu’elles puissent être partagées avec le spectateur, qui se trouve placé en surplomb par rapport au personnage – un comble, car nous devrions souffrir avec lui, le défendre comme un frère. Certaines scènes trouvent certes une assise relative, et distillent une émotion occasionnelle, mais de manière trop fortuite. Il aurait fallu pour que l’émotion perdure, que le film perde en vitesse, que l’axe de la narration se stabilise, que la satire politique laisse davantage de place à l’humain, bref, qu’un contrepoint narratif soit trouvé pour équilibrer le burlesque, plutôt que de verser dans cette démultiplication qui est le lot du personnage. Qui plus est, la dernière partie du film qui met les colonisateurs aux prises avec les vers géants autochtones de la planète Nilfheim semble directement inspirée d’un des plus beaux films de Hayao Miyazaki, le magnifique Nausicäa de la vallée du vent, où Nausicäa, par amour des Omus, des vers géants pareils à ceux de Mickey 17, se sacrifiait pour que les Omus et les humains puissent enfin vivre en paix, et la comparaison ne tourne pas à l’avantage du film de Bong.

A la fin de ce film démultiplié, qui hésite entre la satire politique et le récit de science-fiction kafkaïen, une pensée étreint néanmoins le spectateur, alors qu’il songe aux références à Trump, et sans doute Elon Musk, qui parsèment le film. La pensée que Bong n’a peut-être pas tort, qu’un futur dystopique pourrait à terme nous menacer, et qu’à cette aune, ce que nous dit Mickey 17 ne peut tout à fait être ignorée, qu’il s’agit d’un film pour notre temps que l’on ne peut tout à fait mettre au rebut comme les corps successifs de Mickey. La pensée aussi que le véritable Trump dépasse en grandiloquence, en cynisme, et en pouvoir de nuisance le Kenneth Marshall du film, qui fait lui surtout rire, qui est surtout grotesque. Bong l’admet lui-même, son personnage a perdu les élections et ce voyage de quatre ans dans l’espace est pour lui une espèce de traversée du désert, comme si la Terre l’avait envoyé en exil pour s’en débarrasser. Point sur lequel Bong s’est trompé, car Trump a finalement gagné les élections et c’est lui qui exile et expulse plutôt que l’inverse. Que la réalité dépasse la fiction n’est pas une idée nouvelle. Qu’elle la dépasse à ce point, au vu du chaos dans lequel le monde actuel est plongé, laisse inquiet de ce qui pourrait advenir, et de ce que le futur nous réserve, planète Nilfheim, homme démultiplié et autres. Puisse Mickey 17 ne rester qu’une mauvaise farce et Bong, qui n’a pas perdu son talent visuel, revenir à des considérations plus terrestres.

Strum

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8 Responses to Mickey 17 de Bong Joon-ho : démultiplication

  1. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    C’est fou comme ce Donald s’immisce partout….. jusqu’a la nausica. ….

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  2. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Superbe conclusion. J’abonde dans cette veine critique envers cette adaptation libre du roman d’Ashton, qui consiste à voir un Bong englué dans le cahier des charges des grands studios hollywoodien. Le grotesque l’emporte sur l’émotion, indubitablement, laissant une impression de gâchis au regard des thèmes abordés. Je serais moins sévère sur l’interprétation, y compris les plus outrancières de Ruffalo et Colette. Elles répondent du style coréen qui nous semble plus naturel lorsque les rôles sont confiés à des comédiens asiatiques. 

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci ! Comme je l’écrivais, c’est surtout l’interprétation de Pattinson qui me gêne car elle nous éloigne du personnage. Je suis moins sévère avec Ruffalo et Colette qui m’ont plutôt amusé. Mais il n’est pas certain que ce qui fonctionne avec des acteurs coréens qui partagent la même culture que Bong fonctionne avec des acteurs américains.

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  3. Avatar de Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi Florence dit :

    Je viens de le voir et tout comme vous, j’ai été frappée par l’emprunt que Bong Joon ho fait à Miyazaki en reprenant les Omus de « Nausicaa ». Ce n’est pas la première fois, il y avait déjà du Totoro dans « Okja ». Pas facile de trouver le ton juste pour un récit de SF dystopique. Je suis d’accord avec vous sur le fait que c’est trop léger. Un film comme « The Truman Show » fait beaucoup plus ressentir l’exploitation de l’homme par l’homme que « Mickey 17 » qui ressemble à un personnage de cartoon. A l’heure où l’IA de Chatgpt vient de s’approprier le style Ghibli pour le dupliquer sans l’autorisation du studio et en le plaquant sur des images antinomiques avec les valeurs qu’il défend, ces questions méritaient d’être traitées avec plus de gravité.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Oui, l’emprunt à Nausicaa de Miyazaki est si flagrant qu’il en devient gênant. Je pense que Bong avait l’ambition de faire un film à la fois divertissant et faisant écho à notre époque troublée et non pas seulement léger ; c’est l’exécution plus que l’intention qui est en cause à mon avis.

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      • Avatar de Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi Florence dit :

        Sans doute, si le film avait été réalisé en Corée, peut-être que cet aspect bouffon qui désamorce tout ce que le film peut avoir à dire aurait résonné de façon différente. Néanmoins ça ne change rien au fait qu’il a lourdement copié Miyazaki là où dans Okja, l’emprunt restait dans les limites de l’acceptable selon moi.

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        • Avatar de Strum Strum dit :

          Je ne suis pas sûr que dans Okja, il y ait réellement un emprunt à Miyazaki. Je pense en effet qu’il faudrait que Bong fasse une croix sur les acteurs américains qui ne lui réussissent pas et reste en Corée.

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