
Un Parfait Inconnu (2025) de James Mangold possède l’intelligence de la modestie. Le film n’a pas la prétention de raconter la vie de Bob Dylan ou d’élucider le mystère de son génie. Se focalisant sur les années 1961 à 1965, il saisit une facette de l’auteur de Blowin’ in the wind, qu’il décrit comme un vagabond céleste arrivé de nulle part. Inconnu au début du film, ayant rejoint New York en provenance du lointain Minnesota pour rendre visite à un Woody Guthrie malade, tel un personnage d’un film des frères Coen (on aperçoit d’ailleurs Dylan dans un plan furtif d’Inside Llewyn Davis), il reste un inconnu aux yeux de ses proches au terme du récit malgré l’immense notoriété qu’il a acquise. Adoubé par Joan Baez, la Madone du folk à la voix d’or, adopté par la communauté des musiciens folk dont il est devenu l’idole, il renie cette communauté en arborant une guitare électrique au festival de Newport en 1965. « Judas » crie une voix issue de la foule ; mais lui n’en a cure qui veut échapper à ses responsabilités de protest singer. Il ne veut plus être le porte-parole d’une génération ; il veut porter sa parole où il veut, là où souffle le vent. Où court-il à la fin sur sa moto filante, porté par le vent ? The answer, my friend, is blowin’ in the wind. Jusqu’au bout, un imparfait inconnu (titre français plus trompeur que le complete unknown anglais), sans passé et au futur restant à inventer.
Il y a dans la mise en scène de Mangold une approche artisanale de bon aloi, soucieuse de la bonne lumière, du bon cadrage, qui est mise au service des chansons de Dylan, que jouent et que chantent réellement les acteurs, plutôt bien de surcroit. Un des plaisirs du film réside ainsi dans son aptitude à appréhender le pouvoir de la musique, plus exactement de la musique quand elle jouée devant un public, qu’il soit foule ou individu. A chaque fois que Bob Dylan et Joan Baez interprètent une chanson, Mangold les encadre par le plan dans un monde à part, cerné par le regard des spectateurs en contrechamps. De ce découpage, naissent deux effets : d’abord, le sentiment que le musicien habite son propre monde. Le monde autour de lui se dissipe alors qu’il s’envole sur les ailes de la musique. C’est très bien montré dans les scènes où Dylan et Baez chantent et jouent ensemble : ils se regardent, dans une intimité immédiate qui exclut tous les autres (d’où ce plan où Sylvie pleure en les regardant des coulisses). Ceux qui sont en dehors de ce monde clos ont beau les regarder, les écouter, ils n’appartiennent pas au même monde. Mangold saisit cette distance lorsqu’il filme avec insistance les regards du public sur le chanteur qui proviennent systématiquement du contrechamp. La croyance d’une harmonie créée par la musique est une illusion au sens où le musicien dispensateur de cette harmonie pour les autres la ressent différemment, d’une façon intérieure qui le met à part, le place sur un autre plan. Le Dylan du film n’est jamais vraiment là avec les autres, il est toujours nulle part, même quand il apostrophe, goguenard, son public. Son génie est à la fois un don et une malédiction, un masque autant qu’une marque sur le front, qu’il finira par dissimuler derrière des lunettes noires. Dylan est ici point de mire, perpétuellement sous le regard des autres, qui ne peuvent comprendre comment la musique peut jaillir de cette silhouette fragile, de cette voix marmonnante, de cet affabulateur à la morgue facile. Ces autres qui le regardent agissent pour le spectateur comme une caisse de résonance contribuant à la fascination exercée par le barde américain.
Les interprètes sont excellents, en premier lieu Timothée Chalamet (son type d’interprétation en retrait, un peu effacée, est idoine) et Monica Barbaro dans les rôles de Dylan et de Baez, qui retrouvent certains gestes, certaines intonations des personnages, avec suffisamment de naturel et d’aplomb pour que l’on croie à ces versions-là de Dylan et de Baez, à ce récit-là de leurs rapports, malgré les libertés prises par le scénario avec une réalité indéchiffrable de toute façon. Elle Fanning, émouvante dans le rôle un peu ingrat de Sylvie (substitut de Suze Rotolo, première compagne new-yorkaise de Dylan), les observe de l’extérieur, en-dehors du monde musical qui les unit et auquel elle n’appartient pas. Edward Norton campe un Pete Seeger attachant. En somme, une belle réussite que ce film musical, qui raconte bien ce qu’il entreprend de raconter, tout en survolant (c’est la loi du genre) certains autres sujets. On regrettera en revanche le caractère prosaïque des sous-titres français qui peinent souvent à restituer le pouvoir poétique des textes des chansons – certes, l’exercice n’était pas facile.
Strum
J’aime beaucoup cette scène sur laquelle tu reviens dans l’article, où l’on voit le triangle amoureux réuni sur la scène principale du festival de Newport en 1965. Deux sont sur scènes, l’autre est dans la coulisse, et se joue par les regards la mélodie du mélodrame. Il y a la complicité vacharde de Joan et Bob sur scène et l’effondrement de Sylvie derrière le rideau. Mais il faut ajouter à l’équation les terribles paroles de la chanson qu’interprètent à ce moment précis Joan et Bob : « Retourne te fondre dans ta nuit chérie,/Tout ici est fait de pierre./Il y a rien ici qui m’émeuve/Et de toute façon, je ne suis pas seul./Tu dis que tu cherches quelqu’un/Qui puisse te relever quand tu tombes,/Cueillir des fleurs à chaque instant/Et venir chaque fois que tu l’appelles,/Un amant pour la vie et rien de plus,/Mais ce n’est pas moi, chérie,/Non, non, non, ce n’est pas moi, chérie,/Ce n’est pas moi que tu recherches, chérie. » Celles-ci ajoutent au règlement de compte entre les amants qui la chantent en chœur sur scène, mais expédie par la même le sort de la troisième qui prend cette déclaration de plein fouet, celle que Bob ne sût jusqu’ici lui dire en face. Une des plus belles scènes, avec celles qui incluent Guthrie.
A ceci j’ajoute mes félicitations à cette critique parfaitement accordée.
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Merci. Tout à fait pour les paroles de It Ain’t me Babe, une de mes chansons préférées de Dylan (premier accord plaintif génial), elles font écho à la scène. J’aime aussi beaucoup toutes les scènes avec Guthrie.
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