Café de Paris de Yves Mirande : galop d’essai et tableau

Café de Paris (1938) est une sorte de galop d’essai avant le prodigieux Derrière la façade. Yves Mirande y expérimente ce qu’il perfectionnera dans ce dernier film : un huis-clos policier dans lequel un meurtre autorise le metteur en scène à emprisonner ses personnages dans un lieu fermé au hors champ par la police le temps de l’enquête. Le choix d’un immeuble de rapport dans Derrière la façade, avec ses grands appartements sur le devant, ses appartements plus exigus derrière la cours, et ses chambres de bonnes au dessus, permettait à Mirande, à l’instar de ce que fera George Pérec dans La Vie mode d’emploi, d’ausculter tout un monde, la société d’avant-guerre soucieuse de ses secrets et examinée de haut en bas par les mots et la caméra du scénariste et réalisateur.

Café de Paris substitue à cette profondeur verticale un regard horizontal. L’action se situe au Café de Paris, restaurant des beaux quartiers, que cite d’ailleurs Aragon dans son roman du même nom. La « bonne société » (nom consacré mais non dénué d’ironie ici), est venue réveillonner et durant la première partie du film, celle qui prélude au meurtre, Mirande nous en présente les membres : un marquis, un ambassadeur, des hommes d’affaires, des industriels, et leurs compagnes aux lourds bijoux et aux robes évaporées, personnages avec lesquels s’acoquinent un commissaire venu procéder à d’impudiques fouilles sur une jeune femme dans un des cabinets privés de l’étage, et des noceurs du cru, dont l’un amoureux (Jules Berry), l’autre éconduit et amer (Pierre Brasseur). Ce sont tous des habitués du lieu et l’un des gags récurrents du film est cette annonce qui est faite à chaque visiteur qu’on lui a attribué « la meilleure table » du restaurant. C’est un de ces films-tableaux si précieux qui prétendent décrire une société avant de raconter, le tableau prévalant sur l’intrigue jusqu’au meurtre. Tableau d’ensemble, et tableau de chacun des petits groupes de personnages sur lesquels se penche Mirande. Le début du film se déroule dans une atmosphère de liesse, réveillon oblige. Mais déjà pèse la menace de la guerre à venir, quoique que personne ne semble y croire vraiment. Les français sont des gens « si conciliants », selon les mots de l’ambassadeur… ce en quoi, il se trompe, car ce que montre le film, c’est surtout qu’ils sont trop occupés à se faire la guerre entre eux, à se suspecter, pour s’inquiéter vraiment d’une menace extérieure.

A la faveur du passage à la nouvelle année et de l’obscurité qui s’est faite dans le restaurant, un meurtre est commis : un couteau a été planté dans le corps de Lambert, directeur d’un journal. Redouté pour ses articles, haï pour sa brutalité, jalousé pour ses succès, l’homme s’est fait maints ennemi, et Mirande a pris soin pendant la première partie du film de nous faire voir que plusieurs des participants trouvent un intérêt dans sa disparition. Tel homme d’affaires craint une révélation sur ses opérations illicites, un autre est débiteur de ce créancier sans coeur, Pierre Brasseur lui en veut de ne pas lui avoir donné sa fille en mariage, Jules Berry est l’amant de sa femme… ce meurtre a tout d’une vengeance. Comme dans Derrière la façade, la police est d’une inefficacité remarquable ; pareille à la société qu’elle est censée protéger, elle se livre à une guerre intestine, surtout préoccupée de la Sûreté venue sur les lieux, quand ce n’est pas le substitut du Procureur qui vient marcher sur ses plates-bandes. Tous des incapables en vérité, puisque c’est un inoffensif journaliste (Carette) qui trouvera le pot-aux-roses.

Dans ce croquis plein d’esprit de la haute société, on trouve peu de gestes généreux, et la fermeture des portes du restaurant le temps de l’enquête finit par rendre les convives nerveux, une espèce de suspicion généralisée naissant peu à peu de la promiscuité et de l’enfermement – anticipation de l’Occupation et de ses passions tristes, de ses dénonciations anonymes. Les noceurs joués par Berry et Brasseur, que l’on croyait amis, en viennent même aux mains. Mais quand les gestes généreux surviennent, ils sont admirables. Parce que l’on suspecte son amant (Berry), la femme de Lambert s’accuse du crime. Il n’en faut pas plus à l’amant pour jurer mordicus que c’est lui qui a planté le poignard, ce qui aurait été possible s’il n’avait pas souffert des conséquences d’une blessure subie à l’épaule en 14 et qui l’empêche de soulever le bras. Et Berry de joindre le geste à la parole, sous le regard courroucé des autorités qui croyaient avoir arrêté le coupable. Finalement, même quand l’intrigue policière demande la parole, c’est toujours le tableau qui prévaut. C’est que Mirande, injustement tombé dans l’oubli, est l’un des peintres les plus habiles, les plus fins, de la société d’avant-guerre. Et puis, quelques minutes de Jules Berry, son acteur fétiche, qui illuminait son chef-d’oeuvre Baccara, valent toujours que l’on se déplace pour voir cet acteur si doué briller par son aisance. George Lacombe assiste Mirande à la réalisation et Jacques Baumer tient déjà le rôle du policier qu’il tiendra dans Derrière la façade.

Strum

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