
Le giallo est un genre où priment les sensations. Les modalités en sont toujours un peu les mêmes : des cluedos sanglants dirigés par des réalisateurs sensibles à l’architecture, entremêlant le beau et le trivial, mélange étonnant pour les français mais très italien. L’Etrange vice de madame Wardh (1971) est un classique de ce genre qui connut ses heures de gloire en Italie entre, disons, 1964 et 1975. A Vienne, une femme est harcelée par son ancien amant, avec lequel elle entretenait une relation sado-masochiste, tandis qu’un tueur de femmes sévit. L’ancien amant est-il le tueur ? La vie de Madame Wardh est-elle en danger ? Suspense habituel du giallo : l’identité du meurtrier doit être préservée jusqu’à la fin du film. Les scènes choc sont là pour raviver les sens du spectateur aussi bien qu’endormir sa vigilance, et dissimuler ainsi les incohérences de l’intrigue.
Sergio Martino y parvient en tissant une atmosphère de peur et de rêve, faite des bris de mémoire de Julie Wardh, qui revit en pensée, à intervalle régulier, ses ébats avec son vicieux amant. Ces retours en arrière sont accompagnés de la musique évocatrice de Nora Orlandi (compositrice de talent qui chanta aussi pour Ennio Morricone), tour à tour inquiétante et lyrique, qui confère à ces séquences un ton étrange de cauchemar mélancolique et érotique. Martino, qui a ce sens italien de l’esthétique, y tire le meilleur parti de l’emploi du ralenti. Vienne est le cadre de l’intrigue mais ce que Martino cherche à faire voir, contrairement à Dario Argento dans Les Frissons de l’Angoisse, c’est moins l’influence de l’architecture urbaine sur les êtres, que le champ intérieur de leurs fantasmes. Julie Wardh a peur, mais plus de ses visions mentales, de son inconscient, que de l’assassin qui tue dans la réalité.
Edwige Fenech, qui incarne Julie Wardh, a de grands yeux noirs et une peau couleur d’albâtre, un physique de poupée charnelle qui contribue à donner au film sa couleur particulière. Elle joue très bien le sentiment de la peur. Elle est à la fois fantasme et objet de fantasmes puisque derrière les image apparentes du film se dissimule une mécanique implacable mue par trois hommes qui se sont ligués pour la mener à sa perte pour une sordide histoire d’argent (une fraude à l’assurance inspirée d’un fait divers italien). Mais ce que retient le spectateur, ce n’est pas cette histoire d’argent tirée par les cheveux, c’est ce que lui montrent les apparences et les détours du rêve : Julie doit faire face à ses propres désirs qui complotent eux aussi contre elle. De ce point de vue, et bien que l’esthétique du film rapproche davantage Martino du giallo urbain à la façon de Dario Argento, l’argument d’une relation sado-masochiste fait penser à la relation trouble mise en images par Mario Bava dans son film Le Corps et le fouet – mais sans le caractère fantastique de ce dernier film.
Sergio Martino tourna deux autres giallos avec Edwige Fenech (Toutes les couleurs du Vice et Ton vice est une chambre close dont moins seul ait la clé), qui reposent toujours sur ce même canevas d’une femme harcelée par les hommes, donnant à cette trilogie de films un parfum de dénonciation de l’emprise masculine sur les femmes. Néanmoins, ces deux autres films sont moins réussis que l’Etrange vice de Mme Wardh (surtout le troisième), et Martino s’attarde beaucoup plus sur les manigances des hommes que sur la revanche de la femme.
Strum