La Petite vadrouille de Bruno Podalydès : utopie fluviale

La fantaisie et le charme discret des films de Bruno Podalydès les font pareils à des bras de rivière, à des canaux, à tous ces petites effluves qui s’écartent du fleuve que descendent la plupart des comédies. Dans La Petite Vadrouille, une péniche descend le canal du Nivernais en Bourgogne. A son bord, Franck, un chef d’entreprise et son assistante personnelle, Justine, à laquelle il a demandé de lui réserver un week-end en amoureux pour 14.000 euros sans lui dire qu’elle est la femme invitée, subterfuge qu’il a conçu pour la séduire. Or, c’est un subterfuge concurrent qu’ont imaginé Justine et son mari Albin : organiser ce week-end à moindres frais sur une modeste péniche, avec pour équipage leurs plus proches amis endettés, afin de conserver la majeure partie des 14.000 euros.

Contrairement à Comme un avion du même réalisateur (sans doute son plus beau film), ce n’est donc pas l’appel de l’eau, l’appel de la liberté, qui guide au départ Justine et Albin, mais un intérêt sonnant et trébuchant. Il s’agit d’entourlouper un patron en lui soutirant une partie de son gain dont il ne sait que faire. Mais la gaieté de ton de l’ensemble, le système D qui est le mode de vie du groupe d’amis, le caractère presqu’absurde du point de départ, les plans doux de la péniche glissant lentement sur le canal et sous les frondaisons des arbres, donnent au film une légèreté délicieuse. Elle est le lieu d’une utopie fluviale qui fait fi de la candeur et des maladresses de pied nickelé. A chaque bief du canal, doit être payé au moment du franchissement de l’écluse un péage qui augmente la somme soutirée à Franck. S’y ajoutent des rillettes maigres et des tableaux amateurs, proposés par des complices au bord de l’eau et vendus à prix d’or au patron Crésus, qui distribue les billets de banque comme un arbre ses feuilles. Amoureux, c’est de bonne grâce, en feignant d’être dupe, qu’il consent à renflouer les fonds de Justine et de ses amis (tous dans la dèche), sous le regard inquiet d’Albin qui craint de devenir cocu dans l’affaire.

Mais la destination du récit n’est pas celle du vaudeville, plutôt celle d’une sorte d’utopie sociale et politique – comme le cinéma français a su en donner en d’autres temps – où chacun trouverait sa place, sans tambour ni trompette, sans déclamation ni acte de violence. L’hymne à la joie de Beethoven, utilisé à plusieurs reprises dans des arrangements plus ou moins orthodoxes, donne d’emblée le ton guilleret du récit Il s’agit d’être gai, et de continuer de croire à la solidarité quand les fins de mois sont difficiles, mais sans échouer la péniche dans la vase puisque nous sommes tous sur le même bateau – une vadrouille n’a pas besoin d’être grande pour être heureuse, ni de grand soir pour fonctionner. On arrive mieux à ses fins avec un peu de psychologie, n’en déplaisent aux tenants de l’absurde principe de conflictualité, qui braque chaque camp. Du reste, personne n’est ici meilleur que l’autre et Albin a lui-même voulu entourlouper ses amis. La fantaisie du film fait du bien à un moment où la France a le vertige, et où l’on souhaiterait que plus d’un homme politique descende de modestes canaux en Bourgogne au lieu de se lancer dans de grandes vadrouilles. On retrouve à l’oeuvre les acteurs de la troupe de l’auteur (son frère Denis, Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Sandrine Kiberlain depuis quelques films aussi), que rejoint un Daniel Auteuil malicieux.

Strum

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4 Responses to La Petite vadrouille de Bruno Podalydès : utopie fluviale

  1. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    d’accord avec ta dernière phrase. Toutefois j’aurai préféré une navigation un peu plus rythmée. Pour moi ‘Comme un avion’ est nettement au- dessus.

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  2. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Admirable chronique à laquelle je viens d’ajouter mon propre courant élogieux.
    Tes propos sur la dimension malicieusement politique m’évoquent certaines affluences à cette « petite vadrouille ». Dans mon texte, je parle de Resnais bien sûr, mais je remonte aussi jusqu’à Duvivier et Renoir. En te lisant me viennent aussi à l’esprit les frères Prévert (l’affaire est dans le sac) et pourquoi pas René Clair. Un cinéma d’un autre temps certes, pour cette comédie à la douceur délicieusement surannée.

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