Le Deuxième acte de Quentin Dupieux : fiction artificielle

Le Deuxième acte de Quentin Dupieux semble reprendre les choses là où Yannick les avait laissées, en réutilisant le motif d’un laissé pour compte ou d’un figurant qui se retrouve momentanément sur le devant de la scène, à ceci près que le cinéma est ici le sujet de la satire (qui est impitoyable) et que l’on voit en réalité peu le figurant qui ne s’empare jamais du premier rôle, à rebours de Yannick. Vincent Lindon, Louis Garrel, Lea Seydoux et Raphaël Quénard jouent leur propre rôle ou presque, s’amusant de leur image dans de longues scènes dialoguées où, à l’occasion du tournage d’un film, ils se disputent sur les sujets du jour (abus sexuels, cancel culture, intelligence artificielle, etc.). On rit plus d’une fois de cet humour potache, souvent avec une certaine gêne, grâce à l’abattage des acteurs, et grâce à la manière dont Dupieux sollicite la complicité de son spectateur en tirant partie de sa familiarité avec les propos abordés. Familiarité à la bonne franquette, à laquelle fait écho la modestie des moyens cinématographiques convoqués, qui reste la limite du cinéma de Dupieux (travelling au point parfois hasardeux suivant les acteurs quand ils discutent ; plans préparés à la hâte à l’intérieur du restaurant).

Comme dans Yannick, se mêle à la satire un malaise progressif. Il nait d’abord des lieux du film : une route de campagne solitaire et entourée de forêt qui aboutit au milieu de nulle part, où a surgi de terre un bar restaurant. Ensuite, de la manière dont Dupieux brise le quatrième mur : les acteurs se savent filmés et s’adressent parfois à une équipe invisible puisque le film se présente comme une première prise de vue sans montage, mêlant le champ et le hors champ, le film dans le film et le journal de son tournage, sans que l’on sache au début ce qui appartient à l’un ou à l’autre. Puis, de l’écart existant entre l’égotisme des comédiens, entièrement préoccupés d’eux-mêmes, et la crise de panique du figurant devant verser du vin dans leur verre : saisi d’un tremblement compulsif, les yeux rougis par la honte et les pleurs, il n’y parvient pas. Ce qui devrait être pour lui un moment de joie (il voit en vrai ses idoles), devient la plus grande humiliation de sa vie, les acteurs finissant par se moquer de lui. Enfin, de l’idée suivante : si les comédiens mélangent ainsi dialogues du film dans le film et digressions les faisant sortir de leur rôle sans que le réalisateur ne les interrompe, c’est parce que ce dernier est une intelligence artificielle absente du tournage. Non seulement rien de ce que nous voyons n’existe réellement – sauf pour le figurant qui prend tout cela au sérieux – mais en plus cela n’a pas été inventé par l’homme qui en est devenu le jouet.

Pourtant, les acteurs acceptent d’être « dirigés » à distance par cette intelligence artificielle, qui programmée à l’avance s’avère incapable de prendre en compte leur point de vue. De même, le figurant a besoin du cinéma pour vivre et s’imagine qu’en participant à un tournage il connaitra le bonheur. Chacun accepte que sa vie soit dirigée par une fiction afin de lui donner un sens. Le drame peut naitre quand on est incapable d’être l’auteur du récit de sa vie et que l’on se fait jouet dans les mains d’un autre, marionnette d’un Gepetto indifférent. La cruauté du film vient de ce qu’il tâche de faire rire de cette situation absurde : des comédiens qui acceptent d’être dirigés par une intelligence artificielle ; un figurant humilié qui confond sa vie avec le personnage qu’il vient de jouer. A la fin du film, le personnage de Louis Garrel explique à celui de Léa Seydoux qu’il faut inverser les choses et considérer la réalité comme une fiction et la fiction comme une réalité, inversion qui fut le mantra des surréalistes, dont Dupieux est une sorte de lointain héritier, mais goguenard et dépolitisé, prolixe sans se prendre au sérieux – loin des intentions et de la maitrise d’un Bunuel. On n’est plus alors dans l’humour potache ni dans cet entre-deux qui a caractérisé le film jusque-là mais au coeur même de son processus de création. Sauf que la dernière scène vient démontrer le caractère invalidant de cette inversion quand elle est prise au pied de la lettre : on peut mourir dans la fiction et continuer à vivre mais non dans la réalité. La construction du film illustre d’ailleurs cet aphorisme : les comédiens font un aller-retour filmé en travelling sans en subir de conséquence : ils ont reconnu le territoire de la fiction, ils connaîtront un deuxième acte, peut-être même un troisième ; pour le figurant suicidé, il n’y aura pas de retour, pas de deuxième acte : incapable de rire de lui-même, balloté par les évènements, tenu pour rien par la production et les acteurs (de manière symptomatique, Vincent Lindon se dit préoccupé, dans la fiction, par les crises de notre temps mais s’avère incapable, dans la réalité, de donner son numéro de portable au figurant), il a pris la fiction pour la réalité. Ce qui apporte une coda à la morale de Yannick : on a besoin de la fiction pour vivre mais la fiction peut blesser et surtout l’on n’est égaux ni dans la réalité, ni face à la fiction.

Strum

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10 Responses to Le Deuxième acte de Quentin Dupieux : fiction artificielle

  1. Avatar de Benjamin Benjamin dit :

    Belle explication pour mettre un peu d’ordre dans ce fourre-tout. Je ne sais pas si c’est là l’intention de Dupieux. Il y a assez d’éléments dans ce film (et dans pas mal de films de Dupieux) pour parvenir à construire un schéma d’intentions assez solide. Mais ce que tu dis, se tient bien si l’on considère l’IA comme matière fictionnelle (l’est-elle vraiment ? Le numérique et ses algorithmes sont-ils affaire d’imagination et donc de fiction ?). Je pose des questions, mais je marche assez à ton développement.

    Mais je ne suis pas du tout sûr d’aimer ce que dirait là Dupieux. D’après ce que tu dis, c »est le personnage le plus malheureux du film qui est dans le faux, qui porte tous les torts. Non seulement il est à côté de la plaque à côté des acteurs pros qu’il admire, de son propre jeu, incapable de faire le travail sur une scène simple (alors qu’il est dans son propre rôle), incapable de faire un pas de côté et de rire de lui avec les autres qui se foutent bien de lui. Je trouve ça assez ignoble en fait. Le scénario ne lui donne d’autres solutions que de suicider en boucle, alors qu’il me semble surtout la victime d’acteurs imbus de leur personne qui nous amusent à d’autres moments et qui s’en tirent à peine égratignés par le regard du réalisateur.

    En plus je trouve assez maladroit, au bas mot, de faire des blagues homophobes et de ne pas trouver autre chose pour les faire accepter que de montrer au final l’homosexualité des deux persos qui les ont faites (mise en abîme bien commode puisque on comprend que c’était les homophobes étaient les personnages qu’ils incarnaient et non eux-mêmes).

    Comme toi, j’ai ri, mais je crois que je commence à me lasser de ses films à moitié réfléchis et à moitié finis. Je préférais Fumer ou Mandibule qui ne disaient pas grand chose mais étaient bien funs. Ou mieux encore les décalages, ou déconstructions ou byzarreries lynchéennes de Réalité (plus abouties à mes yeux que Wrong ou Wrong Cop).

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci Benjamin. Ce n’est pas un film très sympathique en effet, et il y a certainement une part de provocation chez Dupieux, mais au-delà des interprétations possibles (je n’ai vu qu’une poignée de films de Dupieux et la mienne vaut ce qu’elle vaut), ce qui me frappe c’est le caractère impitoyable de la satire sur le milieu du cinéma qui ne sort pas grandi du film, c’est le moins qu’on puisse dire.

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  2. Avatar de Florence Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi dit :

    Alors que jusqu’à présent, j’aimais bien les films de Quentin Dupieux, voire beaucoup pour certains (Réalité, Au Poste, Le Daim, Daaaaaali!), celui-là ne passe pas. Je n’aime pas ce qu’il dégage. Sur le moment j’ai ri mais ensuite, j’ai eu l’impression de m’être fait avoir. L’absence de positionnement du réalisateur me gêne. Faire croire que le film est dirigé par une IA n’est pas une « excuse » pour faire croire que celui-ci n’a pas de cerveau et esquiver les questionnements qui fâchent (car vous avez raison, il s’inscrit à la suite de « Yannick » qui esquissait un lien avec le réel). En plus j’ai trouvé qu’il y avait un manque de maîtrise global (longueurs, répétitions) et une fin assommante et pompeuse.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci. Comme vous je n’ai pas aimé le travelling de la fin, que j’ai trouvé long et complaisant. Le film n’est pas très aimable et, en effet, on en veut au réalisateur d’avoir ri après certains gags où il flatte volontairement nos bas instincts. 🙂 C’est le côté provocateur du film. Je n’ai pas vu tant de films de Dupieux que cela – j’aimerais bien voir Réalité – mais d’un point de vue formel son cinéma n’est pas terrible de manière générale.

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      • Avatar de Florence Régis-Oussadi Florence Régis-Oussadi dit :

        Yannick a été tourné en 6 jours, Le deuxième acte en 12 jours, il sort un film tous les 4 mois ces derniers temps, comment aurait-il le temps de les travailler? Quant à l’aspect provocateur, moi je dirais plutôt pervers et je n’aime pas être impliquée dans ce genre de « relationnel » avec un réalisateur. S’il avait annoncé la couleur (comme Haneke dans certains de ses films) je me serais abstenue. En tout cas, cela a changé le regard que je porte sur ce réalisateur et je vais y réfléchir maintenant à deux fois avant d’aller voir un de ses films.

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        • Avatar de Strum Strum dit :

          Effectivement, cela fait des temps de tournage bien courts. J’ai l’impression que l’on trouve cette connivence recherchée avec le spectateur dans un peu tous ses films, pour ce que j’en ai vu.

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  3. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    J’aime beaucoup ton approche de ce film qui deconstruit pan par pan l’illusion cinématographique pour mieux l’intégrer dans une forme post-moderne. On peut regretter c’est vrai son aspect « expédié », voire peu flatteur à l’œil, mais tout de même suffisamment intéressant, amusant et astucieux pour nous garder captifs durant 80 minutes. Il y a un côté cormanien dans ses moyens de production, son tournage à l’économie et le rythme soutenu des sorties qu’il est certainement le seul à pouvoir tenir actuellement dans le cinéma français. Il y a peut-être aussi un côté Mocky chez Dupieux, de par sa capacité à attirer à lui une flopée d’acteurs et d’actrices « en vue », et par l’aspect grinçant, voire désabusé de ses films les plus récents. Il me semble que ces idées noires infusent depuis « le daim » (qui traitait déjà de l’obsession d’être filmé), et occupent la toile de fond systématiquement depuis « Incroyable mais vrai ». C’est un ressenti qui se confirme dans les commentaires du réalisateur, jusqu’à ce qu’il décide finalement de se taire au profit de son film.
    Qu’on aime ou pas, il me paraît clair que le nom de Dupieux suscite désormais matière à réflexion au regard de l’ensemble de sa filmo.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci ! Il y a un côté Mocky en effet, des idées noires qui laissent transparaitre la personnalité du réalisateur et donnent matière à réflexion ; mais j’en reviens toujours à l’observation que je me suis faites en découvrant Dupieux : dommage que la forme ait chez lui si peu d’importance et se rapproche du bricolage (car elle en a beaucoup pour moi).

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  4. J’écris au lit pour essayer de prolonger la conclusion de Strum sur « le deuxième acte » de Dupieux : On a besoin de la fiction pour vivre mais la fiction peut blesser et surtout l’on n’est égaux ni dans la réalité ni dans la fiction.

    À ce propos si j’ai suivi avec plaisir durant la plus grande partie du film le jeu de massacre des acteurs, qui semblent scier leur branche de « vedettes » du cinématographe, je n’ai pas apprécié la dérobade du réalisateur quand il introduit par l’intermédiaire de Garrel le dilemme entre fiction et réalité. Loin de moi l’idée que Dupieux aurait dû donner une réponse, mais puisque il abordait le sujet, au moins aurait-il dû le soumettre de bonne foi aux spectateurs. Au lieu de celà il ridiculise l’acteur dont la thèse, la réalité est la fiction, se fracasse immédiatement, comme le relève sa camarade de jeu qui comprend immédiatement qu’il ne croit pas une minute à ce qu’il avance, puisque son intention est de la « sauter, ».

    Évidemment, cet évitement sera mis au crédit de Dupieux pour les inconditionnels de l’auteur du deuxième acte, qui avanceront que la réponse au dilemme réalité/fiction est donnée par l’image du figurant qui ne maîtrisant pas les codes du cinoche fiction, rejeté par les acteurs vedettes et comprenant qu’il n’appartiendra jamais à leur monde, met un pistolet dans sa bouche pour en finir avec sa grande illusion.

    Pas du sang du rouge disait le Godard de Pierrot le fou, pas du rouge du sang, avance le Dupieux du Deuxième acte.

    A chacun ses fictions et ses réalités.

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