Le Règne animal de Thomas Cailley : montrer une transformation

Le Règne animal de Thomas Cailley revendique son appartenance au genre du fantastique sans renier pour autant un ancrage réaliste et social propre au cinéma français. Ce mariage a priori contre-nature contribue à la réussite de ce film qui sait où il va. La narration contrevient pourtant à une règle communément admise dans le genre : ne révéler que progressivement l’élément fantastique venant perturber le cadre réaliste du récit, en retardant l’apparition des créatures ou du phénomène surnaturel. Cailley renverse ce mouvement habituel du récit fantastique pour lui substituer une autre dynamique : dès le prologue, il révèle l’existence de créatures mi-hommes, mi-bêtes, issues d’une inexplicable mutation, si bien que l’enjeu du film n’est pas celui de savoir pourquoi cette métamorphose de la race humaine advient (approche scientifique et commerciale qui aurait été celle d’un blockbuster américain), mais celui des rapports entre un père et de son fils devant affronter cette inéluctable transformation.

Ce renversement traduit l’ambition du film : partir de la donnée du fantastique (ou de la science-fiction) pour évoquer progressivement l’émancipation d’un fils destiné à quitter le foyer paternel pour rechercher sa mère et surtout devenir lui-même. Ce faisant, il tient à la fois le pari du grand spectacle à effets spéciaux et celui de la description d’une cellule familiale éclatée. Il s’agit de montrer sans fard, et d’emblée le récit raconte l’arrivée d’Emile et de son père François dans les landes, qui suivent Lana, la mère du jeune homme, dont l’irréversible mutation animale est soignée dans un centre médical spécialisé. François a trouvé un travail dans un restaurant en bordure de forêt, mais ce sont surtout les premiers jours d’Emile au Lycée que l’on observe ; sa maladresse gestuelle et sa réserve témoignent d’un certain mal-être adolescent mais bientôt adviennent des signes avant-coureurs de l’évolution que va subir son corps. Car il est destiné à faire partie des Autres. A cette aune, le film revendique une double métaphore : celle du passage à l’âge adulte et celle de l’ostracisme dans lequel peut être tenue une altérité qui fait peur, les créatures mutantes étant pourchassées par les humains. Cela rapproche le film d’un thème assez traditionnel du récit de science-fiction ayant pour protagonistes des mutants (lire le classique A la poursuite des Slans de Van Vogt).

Contrairement au cinéma hollywoodien, qui s’est depuis des années arrimé à l’industrie des effets spéciaux en confondant cinéma et grand spectacle, le cinéma français ne peut s’appuyer sur un éco-système de grandes entreprises spécialisées dans ce domaine. Rares sont les films fantastiques ou de science-fiction français, et Thomas Cailley a dû recourir pour les effets spéciaux du film, a fortiori parce que son pari était de montrer systématiquement les créatures, à une combinaison d’effets numériques et traditionnels, ne possèdant pas la qualité, mais aussi le caractère lisse, des films à grand spectacle hollywoodiens. Cela peut être inscrit au débit du film, mais lui confère aussi une part de modestie de bon aloi, de poésie et de bricolage, qui fait écho à son ancrage réaliste et social, à ses belles images de la forêt landaise, à la scène d’apprentissage de l’envol d’une créature ailée qui renvoie au caractère merveilleux et inconnu d’une émancipation. En somme, et bien que la narration ne réserve plus de surprises au bout d’un moment puisque l’on devine la fin, il s’agit là d’une belle réussite, d’un beau film attachant, d’autant plus que Paul Kircher et Romain Duris, dans le rôle du fils et du père, sont très bien tous les deux, en particulier le jeune homme, visage buté et lunaire. Le personnage de policière d’Adèle Exarchopoulos est en revanche de peu d’intérêt et ses interactions avec le père constituent la partie la moins convaincante du film.

Le Règne animal, lorsqu’il fut montré au festival de Cannes, dans la section Un certain regard, comportait un épilogue qui rendait confus le sens qu’il fallait lui donner et incertaine l’impression dernière qu’il laissait au spectateur, l’ambiguité pouvant être l’ennemi du merveilleux qui n’est pas sans une certaine candeur. Il est heureux que la version sortie au cinéma ait été amputée de cet épilogue inutile, laissant ainsi à la fin du film l’opportunité de déployer ses ailes.

Strum

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16 Responses to Le Règne animal de Thomas Cailley : montrer une transformation

  1. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    Toujours pas vu mais tenais me donne envie.

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  2. Avatar de Cinépassion Cinépassion dit :

    Mon film préféré de l’année 2023 juste après « Perfect Days ». Pour ma part, j’ai pensé que l’ancrage réaliste du film et l’évolution progressive vers le fantastique collait à l’évolution du jeune homme et aussi à celle du spectateur lambda, peu habitué à basculer dans « une autre dimension » dans notre cinéma si cartésien. Par contre l’animation japonaise fait la part belle aux créatures hybrides et j’ai beaucoup pensé à « Ame et Yuki, les enfants loups » de Mamoru Hosoda. Certaines séquences du film de Thomas Cailley sont envoûtantes et distillent une atmosphère unique: celle de la chanson de Pierre Bachelet, celle de la course-poursuite avec les échassiers, celle de la découverte des créatures qui peuplent la forêt…

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci. C’est film beau et attachant que je ne pensais pas aussi réussi. Avec quelque chose de spielbergien parfois. Je ne sais pas si je le classerais parmi mes films préférés de 2023, mais je n’ai pas établi une telle liste.

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  3. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    En lisant ton ressenti, j’essayais de retrouver trace de ces instants qui m’auraient convaincu que « le règne animal » n’est pas un ratage complet, tant sur le plan du scénario que de la direction des acteurs. Mais rien à faire, malgré mes bons souvenirs des « Combattants », je ne peux me résoudre à sauver ce film qui ressemble à du mauvais Cronenberg croisé avec une production télévisuelle française. Romain Duris pase encore, mais le gamin je n’ai pas pu. Et cette scène sur Pierre Bachelet, au secours. Revoyons « L’innocent » plutôt pour une belle utilisation d’une chanson populaire.

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Du mauvais Cronenberg ? Ouh là là ! 🙂 Et moi qui n’aime guère ce cinéaste alors que j’ai beaucoup aimé ce film. Certes, une scène d’Emile arrachant ses griffes naissantes devant la glace peut faire penser à La Mouche, mais pour le reste, et notamment par son ton et sa sensibilité, le film est fort heureusement complètement différent du cinéma assez malsain (à mes yeux) du cinéaste canadien. S’il y a une influence à rechercher, elle est plus du côté de Spielberg à mon avis. J’ai trouvé Paul Kircher excellent. Les goûts et les couleurs sans doute, même s’il y a peu de films en définitive sur lesquels nous sommes à ce point en désaccord. 😉 J’ai trouvé la (courte) scène avec Bachelet en fond sonore jolie. Je suis toujours heureux de voir un film français qui essaie de faire autre chose que du cinéma naturaliste, quand bien même ce n’est pas sans certaines maladresses ou scories.

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      • Avatar de princecranoir princecranoir dit :

        C’est bien ce qui m’a étonné justement dans ton avis. Cette histoire d’hybridation entre humains et animaux n’est guère dans ton paysage habituel. La manière dont Cailley s’en empare t’a visiblement bien mieux convenu qu’à moi. Je n’ai cru absolument à rien de tout cela, rien ressenti, à peine apprécié les quelques belles séquences (la poursuite des échassiers dans les champs au clair de lune très spielbergienne en effet). Cailley tente une tonalité qui pourrait rappeler Jeff Nichols, mais tellement moins prenante.

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        • Avatar de Strum Strum dit :

          Cela ne m’a pas du tout fait penser à Jeff Nichols. Pour moi, le cinéaste américain le plus proche de la sensibilité du film dans certaines scènes, c’est Spielberg, même s’il y a bien sûr de grandes différences, et tu sais que j’aime beaucoup ce dernier. Dommage que tu n’aies rien ressenti, mais c’est ainsi. J’ai trouvé le film bien mieux que ce que j’escomptais pour ma part. Je peux aimer un certain cinéma fantastique.

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        • Avatar de Pascale Pascale dit :

          Prince : tu devrais revoir ce film à jeûn ou à tête reposée.
          D’après ce que tu vois et aimes, c’est typiquement le style de film devant lesquels tu devrais te prosterner : du fantastique concret avec du sens.

          P.S. : ce serait surprenant qu’il vienne lire ce message 😂

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  4. Avatar de remy remy dit :

    Un très beau film sur le passage à l’âge adulte. La transformation du jeune héros renvoie aux mutations de l’adolescence: la voix qui mue, les poils qui poussent, les copains qui s’en moquent, la force physique qui se démultiplie, le détachement inexorable et nécessaire des parents pour apprendre à voler de ses propres ailes (et l’une des séquences du film semble incarner au sens propre cette expression figurée).

    Le fantastique n’est ici qu’une exagération d’une réalité qui est l’aventure ordinaire de tout un chacun, aventure déjà bien étrange et inquiétante, même sans apparition d’ écailles et de plumes

    La séquence de la chanson de Pierre Bachelet est très belle. Un homme roule en forêt dans la nuit en hurlant pour appeler un amour irrémédiablement perdu, hanté par les réminiscences d’un bonheur dont la simplicité émeut.

    Et oui, c’est un prolétaire, donc il n’écoute pas les Daft Punk ou Benjamin Biolay mais un chanteur populaire français. On n’est pas chez Christophe Honoré à déambuler entre Bastille et le Pont des arts après un brunch à 50 €. On partage la vie d’un homme simple, un saisonnier pour lequel la chanson de Bachelet est l’un de ses minuscules secret partagés qui cimentent un couple . Je trouve très bien que le réalisateur ait justement osé utiliser très largement cette chanson en dépit de l’image ringarde du chanteur. Et pour le coup, cette utilisation me paraît beaucoup plus justifiée et moins gratuite que celle de la chanson d’Herbert Léonard dans l’innocent qui n’a absolument aucun rapport avec le film (en tout cas, cela m’a échappé).

    D’accord sur le personnage féminin vraiment inutile mais la performance de Duris ne restera pas non plus dans les annales…

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  5. Avatar de Pascale Pascale dit :

    C’est tout à fait cela, Thomas Cailley sait où il va et ne confond pas cinéma et grand barnum. Grande et belle surprise que ce film qui a du sens.
    Laisser partir ses ados ce n’est pas simple pour tous les parents.

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