Il Etait un père de Yasujiro Ozu : aimer de loin

Quelle chose étrange et magnifique que le cinéma d’Ozu, où un homme qui n’a jamais eu de descendance, qui a toujours vécu avec sa mère, rêve des enfants qu’il n’a pas eus, des familles qu’il n’a pas fondées, des gestes tristes qu’il n’a pas connus du père voyant sa fille s’éloigner, du temps qui passe quand les enfants grandissent. Dans Il Etait un père (1942), Ozu rêve qu’il a été père à travers son alter ego Chishu Ryu. Ce père, qui a perdu sa femme, est « un bon père », dira le fils. Qui travaille sans trêve, sans épargner sa peine, pour que son fils puisse étudier dans les meilleurs écoles, dans les meilleurs collèges, dans les meilleurs lycées, jusqu’à l’Université de Sendaï, qui fera la fierté du père. Ayant quitté son métier d’enseignant après la mort d’un élève, il revient dans sa ville natale pour chercher un travail, et dès lors père et fils se retrouvent séparés, car le lieu où travaille le père n’est pas celui où étudie le fils. Il ne peut en être autrement, dit le père au fils de douze ans, et tu ne dois pas pleurer car tu es un homme. Soyons courageux.

Ce bon père qui aime son fils va vivre tout le reste de sa vie sans le voir, sauf en de rares occasions, ou plutôt en le voyant de loin dans son esprit, en vivant des images qu’il a conservées du fils : un enfant qui se retourne pour pleurer, un enfant qui n’arrive pas à terminer un problème de mathématique, non pas parce qu’il est idiot (cela, les mauvais pères le croient), mais parce qu’avec son père il veut jouer et non travailler ; un enfant qui imite le geste de son père à la pèche, quand il s’agit de lancer sa canne dans le courant de la rivière. Le père « fait de son mieux » et il demande au fils de faire de même, parce que dans l’esprit du père, le fils est une partie de lui, il est celui qui va le racheter, qui va devenir enseignant sans faillir, là où le père a échoué. Le fils est le prolongement du fils et sa vie doit s’enraciner au loin, comme un arbre ayant semé une graine loin de son tronc. L’enfant, une fois devenu adulte, continuera à lancer sa canne à pêche dans la rivière, avec le geste du père répété.

Ozu, cinéaste de la répétition familiale, répète aussi le geste du fils. Il le répète parce qu’il n’a jamais été père. Alors il filme cette histoire en fils. Il est ce fils qui pleure en se retournant, en secouant ses épaules, il est ce fils qui voudrait voir ce père, et qui se laisser rabrouer quand le père s’offusque de ce que son fils lui suggère qu’ils vivent ensemble, maintenant que le temps a passé et que le fils est devenu adulte. Car pendant tout ce temps, le fils voulait voir son père sans oser lui dire, il désirait un foyer, et non plus le provisoire de leur rencontre dans une auberge ou au restaurant, et non plus même le provisoire de la nature qui accueille ici plusieurs fois le père et le fils, filmés côte à côte dans des plans admirables. Ce fils est un bon fils qui obéit à son père. Il était un fils. Répétera-t-il aussi la vie du père, une vie de labeur continu, Ozu filmant les fenêtres du bâtiment où travaille le père comme les cellules d’une ruche ?

Le bonheur vient après la souffrance, qui connait la peine connait la joie, dit le père, qui se dit heureux, heureux d’avoir souffert. Mais si le temps n’est plus d’être heureux après la souffrance de la séparation, si la mort vient trop vite, que reste-t-il au fils obéissant ? Rien que des souvenirs, qui s’effaceront plus tard, eux aussi. Rien que ces images de cieux, d’objets du quotidien, et de trains traversant l’espace, que montre sans cesse Ozu selon sa manière si caractéristique (une manière qui achève ici sa mue et trouve les cadres au ras du sol qui feront son lit), ces images que l’on a dites « vides » mais qui sont en réalité un réceptacle pour la conscience du spectateur, ces images où le temps s’arrête un instant avant de reprendre son cours inéluctable. Chez Ozu, les plans sont fixes, parce qu’à côté, le temps passe. Et si c’était le fils qui disparaissait à la guerre, car le père, cet inconscient, est fier de ce que le fils soit « apte au service » alors que nous sommes en 1942, que resterait-il au père, sinon les regrets de ne pas avoir mieux connu son fils ? Bientôt, c’est le fils qui deviendra père, qui continuera à reproduire les mêmes gestes, au nom de la piété filiale, et qui parlera à l’autel familial. Mais lui aura peut-être un foyer. Est-il possible que ce film si beau, si simple et limpide, ait été tourné pendant la seconde guerre mondiale, pendant ce temps effroyable de mort et de crimes, quand « le monde était pris de folie », comme l’écrit Kiju Yoshida dans son livre sur le cinéaste ? Peut-être est-ce parce qu’alors, il fallait rêver plus encore, en regrettant que les pères laissent partir leurs fils à la guerre. Quelle chose étrange et magnifique que le cinéma d’Ozu.

Strum

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5 Responses to Il Etait un père de Yasujiro Ozu : aimer de loin

  1. Avatar de bernardstoloff976705452 bernardstoloff976705452 dit :

    Et dans « Le fils unique » le lancer de la canne à pêche est dans l’autre sens…
    Pour moi Ozu est au dessus de tout.

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  2. Ping: Herbes flottantes de Yasujiro Ozu : repartir | Newstrum – Notes sur le cinéma

  3. Je n’ai pas vu cet Ozu là (et pourtant j’en ai vu un paquet dans une rétrospective il y a dix ans). Ça a l’air génial mais de toute façon, comme tu le dis, les films d’Ozu ne déçoivent jamais

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