L’Invasion des profanateurs de sépultures (Invasion of the Body Snatchers) de Don Siegel : invasion intérieure

Imaginez que les membres de votre famille, vos amis, vos collègues, changent insidieusement, se mettent à professer des idées nouvelles, se comportent avec une raideur inconnue, fassent preuve d’une insensibilité telle que vous ne les reconnaissez plus. Imaginez que ces changements contaminent une ville toute entière, puis la société elle-même, selon un modèle de transmission invisible et horizontale, au point que les hommes et les femmes renoncent à leur individualité et acceptent de s’agréger en un collectif où chacun pense la même chose que son voisin. Ce cauchemar totalitaire, que toute société doit redouter depuis le XXe siècle, c’est celui que raconte Invasion of the Body Snatchers (oublions l’erreur de traduction ridicule du titre français), grand film de science-fiction qui a valeur allégorique. Don Siegel, adaptant un roman de Jack Finney, y raconte comment des extraterrestres se reproduisant dans des coques végétales prennent l’apparence des humains qu’ils rencontrent pour les remplacer corps et âme.

Plus d’un grand film américain des années 1950 s’est interrogé sur la propension de la société américaine d’alors à vouloir appliquer une norme de comportement unique, mesure utilisable pour tous. En découlait la tentation d’exclure de la société ceux suspectés de contrevenir à cette norme en raison de leur origine ou de leur sensibilité. Plus d’un film de Douglas Sirk et de Vincent Minnelli ont montré ce mécanisme d’ostracisation. Mais il est beaucoup plus difficile de définir précisément ce qu’est ce comportement normal censé correspondre à l’American Way of Life. Dans Invasion of the Body Snatcher, qui parle de la société contemporaine comme tous les grands récits de science-fiction, il est quasiment impossible de distinguer les habitants de Santa Mira remplacés par les extraterrestres des autres. Cette transformation est graduelle et souterraine, indiscernable de prime abord, et c’est ce qui rend le film si angoissant. Au début, le docteur Bennell (Kevin McCarthy) et son ami psychanalyste croient à un cas de psychose collective : plusieurs habitants prétendent ne plus reconnaitre, en raison de tel détail, de telle lueur n’apparaissant plus dans le regard, un membre de leur famille. Mais ces cas ne concernent qu’une minorité de personnes, et ni Bennell, ni le spectateur ne sont encore inquiets, Siegel prenant soin de montrer le caractère très cordial des rapports dans cette petite ville sise en Californie, où tout le monde semble se connaitre et s’apprécier, la vie suivant son cours, dans la rue, dans les maisons, dans les restaurants. Lorsque Jack Belicec, l’ami écrivain de Bennell, trouve chez lui un corps en formation lui ressemblant étrangement, on voit bien que quelque sorcellerie est à l’oeuvre, qui est révélée au grand jour quand Bennell découvre dans la serre de sa maison des cosses extraterrestres où sont générés les corps de remplacement des humains. Mais le succès progressif des envahisseurs est d’autant plus terrifiant qu’il advient sans violence, sans coup de force, sans chef apparent menant une armée, sans conscience réelle chez les habitants de Santa Mira de la transformation insidieuse et invisible à l’oeil nu de leur être. La substitution des corps intervient la nuit, quand les humains dorment et leur esprit est impuissant à lutter contre son asservissement. La mise en scène de Siegel, qui sait raconter un récit, enregistre d’ailleurs les évènements avec une certaine neutralité, dans un noir et blanc dépourvu au départ des contrastes des films noirs mais qui s’assombrit progressivement, une efficacité de série B traversée de morceaux de bravoures et d’idées de mise en scène, mais qui ne désigne pas aux yeux du public un méchant bien défini, puisque la contamination des corps extra-terrestres est horizontale, gazeuse, diluant tout idée de responsabilité sans que l’on puisse remonter à sa cause. Tout au plus observe-t-on certains rares changements de points de vue dans le découpage de Siegel où, en cours de scène, ce n’est plus Bennell qui sert d’intercesseur guidant le regard du spectateur mais les habitants déjà aliénés. La musique menaçante est en revanche utilisée de manière plus traditionnelle.

Cette transformation réticulaire, en réseau, de façon purement horizontale, entre humains se cotoyant et vivant ensemble, est ce qui rend le film si contemporain, si effrayant même, notamment dans cette scène vue d’en haut où la foule se rapproche de la place centrale de la ville, comme des fourmis indivisibles s’amassant autour de la fourmilière, pour prendre ses ordres. Bus, taxis, commerces, tout semble fonctionner normalement, et pourtant l’American Way of Life a subrepticement changé, une certaine convivialité, une certaine joie de vivre, ont disparu, une nouvelle normalité a vu le jour, et rien ne sera plus comme avant. En 1956, date de sortie du film, l’on pouvait penser que la menace d’invasion intérieure qu’évoquait Siegel était celle fomentée par les communistes, ou les maccarthystes, ou autres -ismes, selon son orientation politique, ou a contrario, songer que tout cela relevait de la paranoïa. En 2024, d’autres craintes qui ne sont pas moins fondées, qui portent d’autres noms, ont pris la relève, et la portée allégorique d’un tel film n’est pas moins applicable aujourd’hui qu’hier. Car, si l’on peut faire consciemment acte de résistance contre tel démagogue politique qui prétend par ses discours changer un pays verticalement, il est beaucoup moins facile d’identifier les changements qui sont souterrainement à l’oeuvre dans une société, qu’il s’agissent de nouveaux consensus ou de telle nouvelle attitude de résignation ou d’acceptation autour de nous, qui accompagnent et parfois précèdent les bouleversements politiques. Tant de bouleversements récents sont advenus que l’on pensait impossibles il y a encore quelques années. Ce film, où les transformations adviennent quand les habitants sont endormis, nous suggère donc, à plusieurs décennies de distance, de garder l’oeil grand ouvert, à sa manière modeste et allégorique de film américain de science-fiction des années 1950. Le récit est encadré d’une introduction et d’un épilogue imposés à Siegel par la production, qui laisse entrevoir une réaction des autorités, mais n’en atténue pas la vigueur.

Strum

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2 Responses to L’Invasion des profanateurs de sépultures (Invasion of the Body Snatchers) de Don Siegel : invasion intérieure

  1. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Merci Strum de remettre en lumière cette pépite de série B qui me colla une frousse pas permise lorsque je l’ai découverte gamin. Il y avait là déjà, sans doute dans la nouvelle de Finney (que je me suis toujours promis de lire un jour sans en avoir eu l’occasion encore), les ferments d’une peur collective, ce fantasme du « grand remplacement » qui travaille encore bien des esprits d’opportunistes politiques, cette vampirisation de l’esprit pour un nivellement des idées et une domestication des masses. Un film taillé pour ce metteur en scène non-aligné qu’était Don Siegel, auquel s’ajoute la présence fugace d’un certain Sam Peckinpah (qui d’ailleurs se réclame d’une participation au script si j’en crois mes lointains souvenirs).
    En tout cas, « Invasion of the body snatchers » (oublions ce titre français, tu as raison) porte un thème qui traverse les époques et qui n’a pas manqué de nourrir plusieurs remakes plus ou moins inspirés (j’ai un vrai coup de cœur pour celui d’Abel Ferrara pourtant assez mal aimé).

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      De rien, merci à toi. Cela faisait un moment que je voulais le voir, et je n’ai pas été déçu. L’histoire est fascinante en effet et applicable de multiples manières à notre monde. J’aimerais bien voir un ou plusieurs remakes (on m’a parlé en bien de celui de Philip Kaufman), et je note ton coup de coeur pour celui de Ferrara qui n’a pas très bonne réputation effectivement.

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