
On regarde La Zone d’intérêt dans un état de stupéfaction. Jonathan Glazer y filme la vie de Rudolf Höss et de sa famille dans une grande maison entourée d’un jardin, que cernent, d’un côté les murs du camp de concentration d’Auschwitz, de l’autre une rivière. Du camp, proviennent des cris, des hurlements, des aboiements de chien, un grondement permanent émis par le travail infernal, jour et nuit, des fours crématoires et des chambres à gaz. Le spectateur entend tout cela, perçoit tout cela, mais les Höss semblent eux ne rien entendre et parlent de leur maison comme s’ils vivaient au paradis, sous les doux ombrages des bois et dans la bénédiction des eaux filantes, alors qu’elle se situe à la lisière des cercles de l’enfer. Les Höss échappent à la juridiction de notre compréhension. Nous sommes tout aussi démunis devant la scénographie des lieux : une maison, qui semble de poupée, qui jouxte des barbelés et les portes du camps où Höss avait fait apposé son « arbeit macht frei« , qui n’a pu être engendré que par un esprit fou et reste hors champ ici. Derrière, rougeoient les cheminées d’Auschwitz qui jettent leurs lueurs mauvaises à l’intérieur des chambres de la maisonnée – seule la belle-mère de Höss réagira en être humain et fuira ces forges de l’enfer. Cette disposition semble d’une représentation théâtrale et devant ce film, on a parfois l’impression de se trouver devant une scène où des performeurs (au sens de l’art contemporain), ou bien des fantômes, mimeraient la vie de tous les jours, mais de façon factice, dans un décor de carton pâte et de mauvais goût n’ayant pas vocation à restituer la consistance interne de la réalité, mais à en suggérer les contours.
Comment cela a-t-il pu donc exister ? Ces gens, Höss et sa femme qui vivent dans une espèce d’inconscience totale de ce qui les entoure, étaient-ils comme nous, des êtres humains ? Questions rhétoriques dont on connait déjà la réponse, questions primaires et candides, que pose, avec d’autres, l’existence même de la Shoah, et notre impuissance à mieux les formuler comme à y répondre est attestée par ce film qui choisit, non pas de montrer l’irreprésentable, mais d’en montrer les marges, les limbes, les zones lisières (mais pas la zone grise de Primo Levi) où la Shoah se dissolvait dans les miasmes de la réalité – car les nazis ont tout fait pour la dissimuler aux yeux du monde. La totalité de la Shoah, sa somme indicible d’actes de violence, est ici hors champs, hors d’atteinte de la caméra, et elle s’est réfugiée dans l’univers sonore du film, mais même ce dernier n’est accessible que par bribes, à travers un magma le plus souvent indistinct. A intervalle régulier, des effets visuels suggèrent ce qui se trament derrière les miradors : des fleurs rouges dont la couleur sang envahit l’écran, les fumées des cheminées fondues au blanc, des sons caverneux comme échappés de l’enfer, des scènes filmées en négatif et d’un kitsch excessif par leur recherche esthétique, qui paraissent illustrer au départ le conte d’Hansel et Gretel et sa sorcière à brûler. Ce dispositif conceptuel et visuel suscite un grand malaise. Il rapproche le film d’une installation d’art contemporain (un lieu qui ne devient signifiant que par une opération de comblement de sens opérée par la mémoire et la raison du spectateur, qui se trouve dès lors obligé de participer mentalement aux évènements monstrueux exposés à l’écran) et l’éloigne du cinéma pris comme récit répondant aux règles cathartiques et libératoires de la dramaturgie. Et en même temps il rend compte du territoire mental de Höss et de sa femme, expulsant la Shoah de leur vie en tant qu’évènement historique appréhendable par leur conscience et leur morale, pour la réduire à un problème purement administratif et professionnel, économique et statistique : c’est le travail de Höss, père d’une famille allemande qui aime la nature et tient aux avantages matériels qui lui ont été accordés par le régime nazi.
La Shoah n’est ici qu’une rumeur grondante, qu’un cortège d’uniformes galonnés, qu’une voie posée qui énonce des ordres, qu’une silhouette apathique qui foule la pelouse grasse et le ciment dur, qu’un dessin industriel de four crématoire. Le Juif est ce titre inaugural qui apparait à l’écran puis disparait dans l’obscurité, cette fumée qui se dissout dans l’air, cette cendre qui nourrit la terre, un produit économique et un objectif industriel se comptant en milliers, ce fantôme qui ne remplit plus l’uniforme du déporté, ces hommes, ces femmes, ces enfants qui ne portent plus aux pieds les chaussures entreposées dans le musée de la fin. Il est ce dont on parle par métonymie, et dont la trace doit être effacée. Et Höss est ce petit commandant imbécile qui se demande en agent zélé du système nazi comment mieux produire à Auschwitz, c’est-à-dire à la fois servir les intérêts du complexe industriel allemand en lui fournissant de la main d’oeuvre gratuite et corvéable à merci, et augmenter les cadences de gazage et de crémation. Ce n’est ni la technique, ni l’économie qui sont en cause, lesquelles ne sont qu’un moyen, c’est l’homme qui les commande de sa main molle et de sa voix dépourvue d’émotion.
Qu’est-ce que cela signifie être un humain ? C’est déjà la question que posait le cinéaste dans son précédent film Under the skin, où une intelligence extra-terrestre venait observer les hommes vivre sans pouvoir d’abord les comprendre, puis finissait par développer une forme d’empathie pour leur condition, qui les soumet à la souffrance. Elle revêtait leur peau, elle se mettait littéralement sous notre peau, et déjà Glazer cédait à la tentation de relier le cinéma et les installations de l’art contemporain, en expulsant du corps du film les vertus cathartiques et mémorisables du récit. Dans La Zone d’intérêt, il continue d’interroger ce que cela signifie d’être humain, en montrant un homme qui par ses actions nie sa propre humanité parce qu’il nie celle des autres de l’autre côté des murs, humanité dont il n’a pas conscience, sauf qu’ici nous restons dans un en-dehors, en dehors des camps, en dehors de la peau de Höss, et même si le film prétend montrer ce que la Shoah représentait à ses yeux, le problème est pris par la périphérie, le noyau reste dissimulé, et l’empathie n’a plus droit de cité : le néant des écrans qui introduit et clôture le film fait son oeuvre. Nous ne pouvons pas comprendre Höss, que nous observons comme un étranger, comme un extra-terrestre même, comme un pantin semblant jouer un rôle et participant à ce qui semble être une incompréhensible mascarade, et nous ne pouvons le juger qu’en lui attribuant des épithètes infâmantes : un psychopathe d’une insensibilité pathologique, un ignorant, un solitaire dénué d’empathie qui n’aime que ses chevaux (ses seuls mots de tendresse du film sont destinés à sa jument), un idiot, car les tests de Nuremberg l’ont montré, les responsables nazis étaient dans leur ensemble pourvus d’une intelligence limitée (certaines sources contredisent cette affirmation, quoique les tests de quotient intellectuel ne constituent nullement des tests de culture générale, d’équilibre psychologique et de sensibilité, toutes choses qui font « l’intelligence », concept multiple, d’une personne). Et ces épithètes vaines sont autant de tentatives pour le repousser loin de nous.
La Zone d’intérêt témoigne d’une évolution dans la représentation de la Shoah, et présente par là un intérêt certain (sous la réserve qu’il n’y a pas qu’une seule bonne manière d’évoquer la Shoah qui exclurait toutes les autres, il y en a en réalité plusieurs), mais c’est aussi, d’une certaine façon, un film qui expose sans dire, installe sans réellement raconter, approche son objet sans jamais le montrer autrement qu’en le contournant du côté des bourreaux, aux marges du récit. Cette approche pousse à leurs extrêmes limites les arrangements cinématographiques du hors champ et de l’ellipse, comme dans un champ d’expérimentation artistique qui serait délimité par le jardin du film. In extremis, cependant, le corps de Höss se révolte et régimbe devant ce que son maitre a accompli. A la toute fin, on le voit se tordant, pris de vomissements soudains, un vomissement sans trace visible, à la fois psychosomatique et allégorique, et un flashforward montrant un musée de la Shoah contemporain surgit alors dans le champ narratif du film, si ce n’est dans l’espace mental de Höss. S’éveille-t-il soudain à une forme de prise de conscience de l’horreur qui nait dans le sillage de ses commandements ? On ne le saura pas, et quand bien même ce serait le cas, qu’est ce que cela changerait au fond à ses crimes inouïs ? Il reconnut pour l’essentiel sa responsabilité, mais sans en mesurer toute l’étendue, dans les mémoires qu’il écrivit plus tard à Cracovie où il fut détenu avant le procès de Nuremberg, mémoires qui nourrissent La Mort est mon métier de Robert Merle et le livre de Martin Amis dont le film est lointainement inspiré. Höss est un « homme vide » écrivit Primo Levi. Pouvons-nous combler ce vide, ou même l’observer, comme prétend le faire ce film ? Et si oui, à quelles fins ? Je ne peux comprendre la Shoah et un homme comme Höss. Tout ce que l’on peut faire, c’est se souvenir, et le film contribue au moins à cette injonction.
Strum
Ce film me poursuit depuis que je l’ai vu. Je pense que la femme de Hoss, Hedwig est encore plus dérangeante que son mari. Lui est en quelque sorte enfermé dans les livres d’histoire et se comporte en « nazi type », bureaucrate zélé, technicien, logisticien n’interrogeant jamais la nature de ses actes. On voit quasiment la même chose dans « La Conférence », on pense aux propos de Eichmann. Mais sa femme est plus dérangeante parce que son comportement peut s’appliquer à aujourd’hui par son individualisme et son matérialisme. Cette capacité à nier l’autre qui se trouve juste à côté en l’occultant par des murs on la retrouve dans toutes les formes de ségrégation contemporaine, à l’échelle d’une ville avec la ségrégation socio-spatiale ou au niveau des frontières Nord-Sud. Je pense que la portée du film dépasse donc l’époque qu’il dépeint et interroge notre société d’aujourd’hui qui reste fondée sur le darwinisme social et au final, notre humanité.
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Merci. Je crois pour ma part à la singularité de la Shoah. L’inconscience des Höss et la solution finale ne peuvent se comparer à l’égoïsme, trop humain lui hélas, avec lequel la plupart d’entre nous vivons notre vie, de même que l’on ne peut comparer à mes yeux la ségrégation sociale, qui a toujours existé, et existe plutôt moins aujourd’hui qu’a d’autres époques de l’histoire de l’humanité, et le dispositif spatial du film. De l’autre côté du mur, dans les camps, on gazait et on brûlait, il faut proportion garder.
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Je suis d’accord avec vous sur la singularité de la Shoah, cette entreprise d’abattage d’êtres humains à échelle industrielle, cette productivité de la mort ne se retrouve nulle part dans l’histoire. Mais c’est un cas extrême de ce que l’homme peut faire pour nier et déshumaniser l’autre et il y a des aspects de cette histoire qui entrent en résonance avec notre présent. L’un n’est pas incompatible avec l’autre. Je pense que cela participe de la richesse du film, historique mais aussi extrêmement sensoriel (la vue et l’ouïe sont sollicitées mais aussi l’odorat même si ça ne vient pas jusqu’à nous). Je pense même que cela participe de son succès car ça nous parle. La scène où Hoss vomit pour moi est emblématique des contrastes du film: d’un côté les reliques desséchées de l’histoire (le musée d’Auschwitz), de l’autre ce qui prend aux tripes ici et maintenant comme hier; d’un côté la froideur clinique des lieux où s’organise rationnellement le génocide, de l’autre les ténèbres de l’inconscient qui « recrachent » l’horreur. Le film donne à ressentir et à penser et n’assène rien ce que j’aime beaucoup.
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Effectivement, le film « donne à ressentir et à penser et n’assène rien », je suis d’accord. C’est notamment dû à son côté installation d’art contemporain, qui crée un grand malaise et oblige le spectateur à venir combler les vides que l’image ne dit pas.
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Bonjour Strum,
Lecteur silencieux de ce blog depuis des années, je vous remercie pour la qualité de vos analyses cinématographiques. Je me permets de prendre ici la parole pour réagir à votre commentaire.
Je comprends à la lecture de votre texte que vous estimez que la Shoah est un phénomène exceptionnel mené par des personnes médiocres et inconscientes de leurs actes. Je pense hélas que ce n’est pas du tout le cas, et je vous invite très vivement à vous pencher sur les travaux de l’historien Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme : à travers ses recherches approfondies, celui-ci explique au contraire que le processus de déshumanisation totale des juifs, tziganes et autres personnes jugées inférieures par l’idéologie raciale nazie a conduit une grande partie de la population allemande à accepter et collaborer à toute cette grande entreprise colonialiste et génocidaire. Les confrères de Hoss n’étaient pas de « sombres brutes arriérées », mais des ingénieurs, cadres et intellectuels qui étaient persuadées d’être du bon coté de l’Histoire en participant à l’expansion du Reich et à la régénération de la « race aryenne ». De même que le monde des affaires et du patronat allemand, dont les éminents représentants de l’époque ne sauraient être qualifiés d’idiots ou de simple d’esprits, ne voyait aucun problème à s’insérer dans ce système économique nazi qui leur permettait de maximiser leurs profits, la preuve étant la présence au sein même des camps d’usines et unités de productions de l’industrie allemande. Et cela n’a pas semblé les déranger après 1945 et la médiatisation internationale de la Shoah : J. Chapoulot prend par exemple l’exemple d’un Reinhard Hohn, idéologue nazi qui a fondé après guerre une école de management renommée dans laquelle, pendant des décennies des dizaines de milliers de cadres ont été envoyés par les grandes entreprises allemandes pour se former aux méthodes de gestion inspirées des pratiques d’organisation du travail sous le règne nazi…
En outre, comme le sous-entend Johnathan Glazer dans ses interventions, sa création n’est pas (seulement) un film historique, mais une oeuvre qui parle (surtout) du monde d’aujourd’hui. Comment en effet ne pas penser en voyant ce film à ce qui se passe depuis 1948, et particulièrement depuis 4 mois, dans la palestine occupée par Israël ? Ici aussi, le même processus de déshumanisation des Palestiniens a cours depuis des décennies dans la société israélienne, dont l’expression n’a jamais été aussi explicite que dans les déclarations officielles et publiques de ministres traitant « d’animaux humains, devant être traités comme tels » les habitants de Gaza. De même qu’est extrêmement révélatrice d’un certain état d’esprit l’expression « tondre la pelouse » utilisée officiellement par Tsahal lorsqu’il s’agit d’aller régulièrement bombarder et tuer des Palestiniens à Gaza. Cette négation de l’humanité des Palestiniens est à l’évidence ce qui a permis la normalisation et l’acceptation par une majorité de la population israélienne des pratiques suivantes, qui relèvent historiquement du « lexique » d’une puissance colonisatrice vis à vis de la population autochtone : emprisonnements administratifs, tortures et assassinats de civils, accaparement des ressources naturelles, destruction des symboles culturels (musées, lieux religieux, cimetières), censure des expressions de révolte, assassinat de journalistes, destruction ciblée des infrastructures vitales (hôpitaux, écoles et universités, etc.), attaques des artistes (exemple du poète Refaat Alareer ciblé et tué par Tsahal en décembre 2023).
Cette population israélienne, qui a porté légalement au pouvoir Netanayahu et ses sbires fascistes, s’est là aussi, comme la population allemande des années 1940, accoutumée et habituée à l’horreur et l’injustice perdurant juste sous ces yeux : comment expliquer autrement l’absence de problème moral ou éthique à la jeune génération israélienne d’aller faire la fête à proximité de la plus grande prison à ciel ouvert du monde ? Et c’est cette population israélienne qui, encore aujourd’hui, est majoritairement favorable au génocide qui est en train d’être perpétré ouvertement vis à vis du peuple palestinien. C’est cette population qui permet aujourd’hui à des soldats israéliens de faire et diffuser sur les réseaux sociaux des selfies en pleine opération de destruction des maisons palestiniennes, ou de se faire dédicacer des obus destinés à aller détruire des vies palestiniennes…
Elle est là, selon moi, l’éclatante pertinence du message de « la zone d’intérêt » : malgré les leçons de l’Histoire, les sommets de l’horreur sont atteints de nos jours sous les yeux des certains descendants de survivants de la Shoah, et ils ne font rien pour l’empêcher, et encore pire, une grande partie du « monde libre » non plus, malgré l’évidence d’un « spectacle » qui n’est pour le coup pas du tout hors-champ…
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Bonjour. Je vous remercie pour votre commentaire détaillé. Il va de soi que si je devais écrire sur la Shoah (que l’on m’en garde), je le ferais la main tremblante et en ne la résumant pas à ce que je viens d’écrire rapidement dans les commentaires. J’ai bien conscience du système industriel et économique qu’elle a représentée et de la participation, sinon active, du moins au miminum passive d’une grande partie du peuple allemand, avec le processus de déshumanisation et d’indifférence qui en est résulté. J’ai en revanche plus de difficulté, mais là aussi, cela mériterait de longs développement dépassant le cadre de cette section commentaires, à mettre en équivalence comme vous le faites la Shoah avec la situation terrible des palestiniens à Gaza, Israël, malgré tout le dégoût que l’on peut avoir pour son gouvernement d’extrême droite actuel, n’étant pas aujourd’hui engagé dans un processus de génocide et d’effacement programmé complet du peuple palestinien (malgré le nombre intolérable de victimes civils à Gaza dus à la guerre), comme les nazis en avaient l’intention à l’égard des Juifs, et comme ils y sont d’ailleurs presque parvenus, puisque la moitié des Juifs d’Europe ont été exterminés. Glazer a effectivement déclaré que son film parlait aussi du monde actuel, et de notre indifférence face à certaines horreurs, mais je pense qu’il faut l’appliquer au monde contemporain avec une certaine prudence, sauf à ne plus reconnaitre la singularité de la Shoah dans sa dimension industrielle programmée.
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Je m’avance peut-être, mais je pense sincèrement que vous ne savez pas vraiment ce qui se passe réellement depuis 1948 en Palestine, avec une intensification monstrueuse depuis 4 mois…
Le risque génocidaire est aujourd’hui bien avéré, comme l’on indiqué nombre de personnalités (historiens juifs, diplomates, médecins, officiels des Nations Unies, journalistes, ONG, etc), avec en point d’orgue la première décision en janvier 2024 de la Cour Internationale de Justice saisie par l’Afrique du Sud, qui a jugé que les éléments présentés par ce pays correspondent bien aux critères inscrits dans le droit international depuis l’après guerre et laissent bien penser à un processus génocidaire en marche.
L’intention d’effacer totalement la société et le peuple palestinien est bien assumée publiquement par les responsables politiques israéliens :
-citation du ministre de la défense Yoav Galant : « Nous nous battons contre des animaux humains »
-citation du président Isaac Herzog : « C’est toute une nation qui est responsable. Ce n’est pas vrai cette rhétorique selon laquelle les civils ne sont pas conscients et ne sont pas impliqués, c’est absolument faux. »
-citation du ministre de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir : « »Nous devons promouvoir la solution pour encourager la migration des résidents de Gaza. C’est une solution correcte, juste, morale et humaine »
Etc, Etc, Etc
Cette intention d’effacement se traduit aussi dans les faits : quand une armée détruit volontairement et méthodiquement les bâtiments et archives administratifs, les lieux de culte, les monuments historiques, les cimetières, les moyens de subsistance que sont les champs agricoles et les arbres, que fait elle d’autre que de supprimer toute trace matérielle de l’existence de ce peuple sur ce territoire ?
Que vous faut-il de plus ? Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas (encore) de chambres à gaz là-bas que la même logique exterminatrice n’est pas déjà à l’œuvre !
Et même, les informations que j’ai vu passer sur les traitements que subissent les palestiniens dans les prisons israéliennes, ne peuvent qu’évoquer très vivement les méthodes nazis : absences de droits, tortures, refus de soins vitaux, prélèvements d’organes et séquestration des corps des défunts pour empêcher les familles de faire leur deuil et accessoirement, parce que rien ne se perd, permettre aux étudiants en médecine israéliens de s’entrainer sur de la « matière fraiche »…
Je finirai par cette citation d’Aimé Césaire, tiré de son « Discours sur le colonialisme », qui me semble très limpide quand au rôle que joue la mentalité fondamentalement coloniale qui règne en Israël depuis au moins 1948, et qui accessoirement explique l’ignoble « deux poids deux mesures » que l’on constate encore en Occident dans le traitement médiatique des victimes palestiniennes par rapport aux victimes israéliennes, malgré l’obscénité de ce qui se passe :
« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à
déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le
dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence,à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable
choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les
tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais,
bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie
suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des
barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les
démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très
humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un
Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le
vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »
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Logique coloniale, côté israélien, oui, et l’occident y a sa part de manière générale (la démarche de l’Afrique du Sud n’est évidemment pas innocente). Situation effroyable pour les civils de Gaza, derrière lesquels se cachent lâchement les membres du Hamas, oui. Volonté d’Israël d’annihiler le Hamas (et donc pas les palestiniens eux-mêmes), oui ; dans des conditions ne permettant pas de protéger suffisamment les civils, oui. Mais, génocide au sens du droit international, non (il n’y a pas de solution finale d’extermination du peuple palestinien décidée par l’Etat d’Israël, comme les nazis ont décidé la Solution finale, et les déclarations épouvantables des plus extrémistes du gouvernement de Netanyahou n’y changent rien). Du reste, la CIJ dans son ordonnance du 26 janvier 2024 ne s’est nullement prononcée sur la question de savoir s’il y avait génocide (puisque comme le dit l’ordonnance elle-même, 25 pages consultables sur le site de la CIJ, elle ne se prononçait pas sur le fond à ce stade de la procédure). Elle a demandé à ce qu’Israël prenne les mesures conservatoires en son pouvoir pour prévenir la commission d’un génocide, ce qui n’est absolument pas la même chose juridiquement. Cette affaire est horrible et terrible et dépasse de très loin le cadre et l’ambition de ce blog. Je ne pense pas qu’on puisse la résoudre dans cet échange et je ne prétends pas détenir la vérité. Mais je suis sûr en revanche que tous les occidentaux ne portent pas un Hitler en soi… bonne soirée
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OK, merci pour votre réponse, je comprends à sa lecture que vous semblez adhérer à la douteuse théorie israélienne « des boucliers humains », non ?
Outre le fait qu’il suffit de regarder l’histoire de la colonisation israélienne depuis 1948 pour constater froidement que le martyr des palestiniens n’a pas commencé en 1987 avec la création du Hamas, je me permets de vous inviter à visionner cette vidéo, qui résume à mon avis parfaitement l’indécente absurdité de résumer les exactions d’Israël à la volonté d’exterminer le Hamas :
Ces tortionnaires feront tout pour justifier l’injustifiable, y compris ce genre de choses (c’est connu, les tombes sont remplies de terroristes vivants qui se cachent) :
https://www.lemonde.fr/videos/video/2024/01/29/enquete-video-comment-israel-detruit-les-cimetieres-de-gaza_6213717_1669088.html
Je suis personnellement convaincu que le jugement sur le fond de la CIJ confirmera ultérieurement le diagnostic évident de génocide, quand il sera malheureusement trop tard…Et comme pour la Shoah, les historiens se demanderont comment le monde a pu laisser ce genre d’abomination se produire…
Merci pour votre attention et pour cet échange.
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Les vomissements vides de Höss m’ont pour ma part directement renvoyé au documentaire The Act of Killing à la fin duquel Anwar Congo, comme soudainement conscient de toutes les horreurs commises, vomissait, sans que rien ne sorte, sur les lieux mêmes des crimes.
Deux questions suite à la lecture de votre très intéressant article :
– Pourquoi qualifiez-vous les scènes avec la jeune polonaise de « kitsch » ?
– Où avez-vous lu que l’intelligence des responsables nazis était limité ? Il me semble que les tests de QI réalisés à Nuremberg ont démontré le contraire…
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Merci pour votre commentaire. Au sujet des scènes de la jeune fille polonaise : le kitsch est une notion très subjective, mais je n’ai pas aimé l’esthétique particulière et m’as-tu vu de ces scènes. S’agissant de l’intelligence limitée des nazis, je l’ai lu de mémoire dans Le Problème Spinoza de Irvin Yalom et ailleurs aussi, mais je n’ai pas vérifié ce point avant de l’écrire et je vois que certaines sources contredisent cette affirmation s’agissant des tests de QI – je vais l’indiquer, tout en soulignant que les tests de QI ne rendent pas compte de la culture générale et de l’intelligence émotionnelle, choses dont les nazis étaient manifestement dépourvus.
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Je ne sais pas si les nazis étaient dépourvus de culture générale, mais en Allemagne les gens pourvus d’une grande culture générale (la « hochkultur) n’étaient pas dépourvus de nazisme, puisqu’ils y ont adhéré en masse, d’une manière ou d’une autre.
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Mon avis est que les gens de grande culture étaient davantage prémunis que les autres contre l’adhésion pleine et entière au nazisme qui représentait une sous-culture, une interprétation dévoyée et ignorante de la culture allemande.
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Les Inrocks parlent de « sensorialité du mal », il y a de cela je crois dans « la Zone d’intérêt ». Comme tu le développes brillamment, le contournement de l’horreur pour la rendre sans doute plus prégnante va jusqu’à questionner ce titre polysémique : à la fois territoire afférant aux camps de la mort et espace mental et physique investi par la famille du bourreau.
J’ai récemment vu un documentaire sur Sobibor, camp sur lequel nous n’avions aucune image jusqu’à ce qu’un descendant d’officier exhume des clichés pris dans le quartier des gardiens. L’analogie avec le film de Glazer test immédiate. Pas de son bien sur, mais sur ces clichés en N&B de geôliers riants et heureux, on devine en arrière plan la machine de mort en marche. Le rendu est tout aussi glaçant.
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Merci. J’imagine s’agissant des images de Sobibor bien que ce que l’on voit à l’écran dans la Zone d’intérêt défie l’imagination et laisse désemparé.
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