Les Amandiers de Valéria Bruni-Tedeschi : souvenir de jeunesse toujours vivant

Dans Les Amandiers, Valéria Bruni-Tedeschi raconte l’année qu’elle a passée à l’école du théâtre des Amandiers à Nanterre, période de sa vie que le cinéma lui permet de revivre par procuration, en convoquant les fantômes des morts. La fin du film dit cette ambition proustienne du film : en jouant sur la scène de l’Actors Studio à New York, Stella, qui incarne la réalisatrice jeune, a l’impression physique de sentir de nouveau Etienne auprès d’elle, à l’instar de la réalisatrice souhaitant recouvrer le temps perdu. Mais la réussite de ce film choral tient d’abord à son découpage vif (passé un début un peu chaotique), et au portrait évocateur qu’il esquisse de chacun des comédiens suivant l’enseignement de Patrice Chéreau, directeur du théâtre, et Pierre Romans, directeur de l’école.

Je dois avouer mal connaître le théâtre, et l’aimer moins que le cinéma, en particulier le théâtre d’aujourd’hui où certains metteurs en scène s’arrogent le droit de réécrire les classiques. Néanmoins, le film fait clairement voir deux choses : d’une part, la prévalence de l’idée de troupe, prise dans son ensemble et dans la personne des comédiens la constituant, le metteur en scène distributant les rôles en puisant dans ce vivier ; d’autre part, la nature de l’enseignement prodigué par Chéreau et Romans, inspiré des méthodes de l’Actors Studio de Lee Strasberg selon lesquelles le comédien doit « vivre » le personnage en lui prêtant son corps. Cette mise à disposition du corps, qui doit servir de receptacle et d’amplificateur aux émotions, n’est pas sans risque pour l’intégrité du comédien, puisqu’il prive son corps de la protection et du contrôle de sa conscience. A cet égard, les scènes de répétition du film sont pleines de cris et de fureurs, au détriment au début d’une certaine intériorité de jeu. Parmi les cinq sens, c’est celui du toucher qui se trouve sollicité au premier chef, les comédiens ne cessant de se toucher et de se heurter, parfois violemment. Familiarisation entre les corps qui les conduit à les mélanger aussi bien sur scène que dans la vie, d’où les aventures amoureuses multiples que le film donne à voir, sous la double menace du Sida et de la drogue dont usaient à la fois certains comédiens et le couple Chéreau – Romans – drôle d’enseignants à la vérité. Une bande-son faite des tubes de l’époque parachève le portrait de la jeunesse au début des années 1980.

Au début du film, Stella déclare qu’elle veut devenir comédienne car elle a peur que sa jeunesse lui échappe. A son terme, elle aura peut-être appris que le corps réclame des bornes et des limites, faute de quoi il peut s’éteindre aussi vite que la flamme d’une chandelle. Car le film montre aussi son histoire d’amour avec un jeune homme drogué et sujet à des accès de violence, qui a recours au chantage pour se faire embrasser. Bien que mise en garde par une amie plus raisonnable, et par le spectateur lui-même, elle aime ce jeune homme un peu perdu et pas très sympathique qu’elle veut sauver de lui-même, prête à mettre en danger son propre corps pour cela, son insouciance frisant parfois l’inconscience. C’est que jeune, on peut se croire immortel ; c’est pourquoi le Sida apparait-il ici comme une incompréhensible contrainte. Cette aspiration à une liberté sans entraves était la manière qu’avait trouvé Stella de vivre sa jeunesse. L’enseignement de Chéreau et Romans d’un don du corps sans retenue trouvait donc des échos au-delà de la seule scène de théâtre, ce qui dit bien, d’ailleurs, la responsabilité qui leur était échue en tant qu’enseignants.

Dans un de ses plus beaux textes, qui s’intitule précisément Les Amandiers, Albert Camus s’émerveillait de voir les amandiers se couvrirent de fleurs blanches « en une seul nuit froide et pure de février », puis résister « à toutes les pluies et au vent de la mer ». Toutes proportions gardées, le souvenir de jeunesse que met en scène Valeria Bruni-Deschi semble pour elle pareil à ces fleurs d’amandiers qui résistent au temps qui passe, au point qu’elle veuille le revivre au cinéma. Interprétation de qualité, en particulier de Nadia Terezskiewicz qui joue Stella.

Strum

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5 commentaires pour Les Amandiers de Valéria Bruni-Tedeschi : souvenir de jeunesse toujours vivant

  1. lorenztradfin dit :

    J’ai bcp aimé ce film…. qui touche….( drôle que tu parle du sens du ‘toucher’ ). Belle sensibilité et qqs belles idées de mises en scène.

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  2. Ping : Les amandiers | Coquecigrues et ima-nu-ages

  3. Pascale dit :

    J’ai beaucoup aimé malgré, comme toi, un démarrage effrayant… Mais on s’habitue, je ne pense pas que ça se calme.
    Comme toi je ne connais pas trop le théâtre. En province c’est surtout du théâtre de boulevard qui ne m’attire pas.
    L’enseignement de Chereau n’était pas limpide. Et Louis Garrel excelle à balancer avec le plus grand sérieux des indications qui n’ont ni queue ni tête. Il m’amuse.
    Je ne pense pas que l’amie de Stella soit « plus raisonnable ». Il s’agit d’Eva Ionesco quand même 🙂 Elle est plus réaliste.
    Bien que ce soit un univers qui m’échappe totalement, je pense que c’est le meilleur film de Valeria Bruni Tedeschi.

    chahotique

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    • Strum dit :

      C’est vrai, c’est Eva Ionesco, mais c’est peut-être justement parce qu’elle a subi (sans la choisir) l’enfance que l’on sait qu’elle a perdu toutes ses illusions et est capable d’avertir Stella. Ce doit être le troisième film de Valeria Bruni-Tedeschi que je vois, et je trouve que ses films ont toujours du charme. Elle sait faire un film. Et merci pour le « chaotique » !

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